Molenbeek, une question de regard?

Que voir en Molenbeek ? Une commune gangrénée par l’insécurité et par un taux de chômage affolant ? Une ville minée de dépôts clandestins et de logements délabrés ? Des quartiers peuplés de jeunes délinquants désoeuvrés, en décrochage scolaire et en déphasage familial ? Que retenir de Molenbeek ? Une ville au contraire multiple, multiculturelle, sportive, jeune et en pleine expansion ? Du côté de Molenbeek, une image n’est pas l’autre, beaucoup sont stéréotypées, et s’en tenir à une seule serait injuste.

Quoi qu’il en soit, les défis qui attendent la commune sont immenses et extrêmement importants. Très objectivement, si l’on prend les problématiques du logement et de l’emploi (ses deux principaux défis), rien n’est résolu, mais Molenbeek se montre volontariste[1]. En matière de sécurité, au contraire, la commune gagnerait à réellement rassurer ses habitants. Fière de son patrimoine humain et culturel, pourquoi ne leur rend-elle pas plus confiance dans le potentiel de leur quartier ? À l’image du bourgmestre Philippe Moureaux, les partis de la majorité sont très bien implantés et connaissent bien la population molenbeekoise. Sans doute, dès lors, une plus grande intégration des habitants via une politique d’accueil et la création de nouvelles maisons et comités de quartier serait-elle bénéfique.

Mais seule, la commune ne pourra pas tout faire. C’est aussi à la région de s’y investir, et à nous de désenclaver Molenbeek, discriminée par cette étiquette de « commune à problèmes », ou de « commune à part ». Car Molenbeek n’est pas une commune à part. Au contraire, elle est le terreau de la diversité et de la dynamique bruxelloise. Et si, du coup, la solution n’était-elle pas tout autre que politique ? Ne se trouverait-elle pas d’abord dans l’image que nous nous faisons de cette commune ? Pourquoi ne faudrait-il pas alors y faire un tour, l’investir de notre curiosité, pour la réintégrer, et surtout, surtout, changer ce regard trop souvent sceptique, stérile et discriminatoire que nous portons sur elle.

Bosco d’Otreppe

Mars 2012

L’énigmatique Molenbeek-Saint-Jean

D’un côté ses problèmes de sécurité, de logement, de salubrité… De l’autre sa jeunesse et ses 119 nationalités. Molenbeek est une commune insaisissable. Tour d’horizon avec les échevins Mohamed Daïf et Françoise Schepmans, ainsi qu’avec Dirk De Block tête de liste du PTB-PVDA

source http://tchorski.morkitu.orgLe contraste est prodigieux. On quitte la chaussée de Gand, on s’enfonce dans le bus 84, et on se retrouve quelques arrêts plus tard au milieu des vaches, des chevaux et des prairies. La ville n’est pas loin, elle nous enserre de ses buildings, on l’entend et on la voit. Et pourtant, le Scheutbos, sur pas moins de 50 hectares, nous catapulte à la campagne. Aujourd’hui, en plein hiver, on ne verra pas les lièvres, les faucons pèlerins ou encore la luzerne qui habitent cet espace vert. Pourtant, les bovins qui y traversent le gel nous le rappellent : ici, la nature est bel et bien préservée dans ce qu’elle a de plus rustique.

 « Les amis du Scheutbos », Natuur punt ou l’IBGE sont parmi les multiples acteurs qui s’occupent de la gestion de cet espace classé, nous explique Jean Rommes président de la CEBO. « De plus, l’espace est partagé entre la commune et une multitude de propriétaires privés. Heureusement, le site est aujourd’hui préservé, ouvert, et suscite un intérêt toujours croissant du public. Il y a des bénévoles qui travaillent sur le terrain, et des visites guidées tous les troisièmes dimanches du mois ». Avouons-le, le Scheutbos est une des merveilles de Molenbeek-Saint-Jean, tout comme le bois du Poelbos ou le marais de Jette le sont pour le Nord-ouest de la capitale. Ces quelques espaces verts jouent le rôle d’oasis, dans des quartiers de Bruxelles soumis à une pression démographique sans précédent.

Car la pression démographique, c’est bien un des plus grands défis de Molenbeek. En moins de 10 ans, la commune est passée de 74 000 à 96 000 habitants. « Ces changements démographiques sont dus aux nouvelles constructions, à la migration, au regroupement familial et au boom des natalités au sein d’une population encore très jeune » nous explique Françoise Schepmans échevine MR. « Face à cette pression, les défis sont multiples : il y a le logement, l’enseignement, mais aussi la mixité sociale et culturelle. Dès lors, on ne peut pas se laisser dépasser, il faut prendre des mesures et se dire que malheureusement, quand il n’y a plus de places, il n’y a plus de places. »

Pour l’échevin socialiste Mohamed Daïf, le logement est le problème principal auquel est confrontée la commune ; il manque des places dans les logements sociaux qui constituent pourtant 15% de l’habitat molenbeekois, il y a de réels problèmes d’insalubrité dans de nombreuses habitations privées, il faut lutter contre les marchands de sommeil, etc. « Si l’on devait appliquer le code du logement, ce serait une bombe atomique. On devrait reloger des centaines de personnes » nous confie Dirk De Block tête de liste du PTB.

Pour autant, admettons-le, le nouvel échevinat du logement mis sur pied en 2006 a fait preuve de beaucoup de volontarisme. L’ensemble des services a été structuré, des logements temporaires ont été organisés, un règlement a été rédigé et une commission indépendante d’attribution des logements sociaux a été mise sur pied. « Actuellement », nous explique Mohamed Daïf, « la commune dispose de 270 logements qui sont tous des logements sociaux. Bien entendu, cela est trop peu, et nous allons essayer d’augmenter ce nombre. Mais il ne faut pas oublier que cela coûte très cher, c’est pourquoi nous recherchons des partenariats publics-privés. Nous essayons aussi d’isoler un maximum les logements sociaux pour faire baisser la facture énergétique, et un monsieur Énergie a été engagé par la commune pour donner des conseils très pratiques aux locataires. » « D’autres pistes sont aussi envisageables » soutien de son côté Dirk De Block, « à l’instar de ce qui se fait à Saint-Gilles, la commune devrait investir dans des logements destinés à la classe moyenne et, de la sorte, avoir plus de retombées financières à réinvestir dans le social. »

Comme pour tout dossier à Bruxelles, la commune doit jongler avec les différents niveaux de pouvoir et dépend aussi de la politique des autres communes. « Vous savez », conclut monsieur Daïf, « si toutes les communes avaient réellement une politique volontariste en matière de logement, beaucoup de choses seraient réglées, et l’on pourrait bien mieux répartir la demande de logement sur l’ensemble de la région. »

Si l’on observe la commune, les situations du logement sont très différentes à Molenbeek. On peut distinguer une césure au niveau du chemin de fer. Au nord de celui-ci on retrouve une zone dans laquelle se concentrent l’essentiel des nouveaux logements, et au sud le quartier historique et populaire qui accueille plus ou moins 55% de la population molenbeekoise, ainsi que de nombreux logements vétustes qui ne se louent pour autant que très rarement en dessous des 600 euros par mois.

Ce quartier le long du canal, le « Manchester belge » comme l’appellent certains, c’est le terreau de la commune. Il faut dire que c’est ici que l’histoire de Molenbeek s’y forge calmement. Durant le Moyen-Âge, la petite bourgade d’antan tisse sa toile sans grandes histoires. C’est finalement grâce à Napoléon, puis à Guillaume d’Orange et enfin au premier gouvernement belge, qu’en 1832 le canal de Charleroi pousse ses eaux jusqu’à la capitale, et relie Molenbeek à l’industrielle région du Hainaut. De nombreuses entreprises viennent alors se greffer sur les rives du canal, dynamisent la commune et attirent un grand nombre d’ouvriers. Pourtant, même si le chômage est quasi inexistant, ces derniers restent mal rétribués et très pauvres. « Molenbeek avait la réputation d’être une commune particulièrement misérable et crapuleuse, comparable au quartier des Marolles » explique Jean d’Osta[1]. « Il se produisait d’ailleurs, souvent, des expéditions belliqueuses et même des batailles rangées entre des bandes de Marolliens et de Molenbeekois. Il ne faisait pas bon, pour les jeunes gens de la chaussée de Gand, d’aller dans les grands dancings de la rue Haute pour danser avec les filles de la Marolle : ils risquaient une rammeling et même une beusteling. Mais parfois, le dimanche, ils se rendaient en rangs serrés dans le territoire ennemi, en scandant leur chant de guerre :

Waaile zaain van Meuilebeik

Van Meuilebeik.

Waaile zaain van Meuilebeik.

Van de Marolle gie vervijt!

Van neeman’ neet ![2]

Si ces souvenirs empreints de nostalgie rappellent aussi les grands matchs et les couleurs du Daring, ils sont malheureusement pour beaucoup encore d’actualités. Mais aujourd’hui, se sont les « Rachid, Mohamed et Mustapha » qui en font les frais comme nous le rappelait il y a peu Ahmed El Khannouss. Et pour beaucoup d’entre eux, cela se traduit par d’incessantes discriminations. Beaucoup d’élus l’admettent d’ailleurs sans hésiter, il y a à Bruxelles d’importantes discriminations à l’embauche. Cette situation, au regard du taux de chômage très important chez les jeunes (40%), et couplée au fait que la majorité des emplois sont tenus dans la commune par de non-Molenbeekois, ne laisse personne indifférent. D’autant plus que quand l’on évoque ces difficultés, on ne peut éviter de faire le lien avec les problèmes de décrochage, de stigmatisation et de sécurité que rencontre la commune.

« La sécurité c’est une question très délicate. Quoi qu’on en dise, c’est mal interprété » souligne Francoise Schepmans. « Molenbeek ce n’est ni le Bronx, ni une zone de non-droits. Mais arrêtons de faire de l’angélisme. Il y a des problèmes sociaux, des problèmes de formations, comme des problèmes de sécurité. Seule, la commune ne pourra pas y faire face. D’ailleurs, c’est toute la région bruxelloise qui est touchée. » « Le grand problème à Molenbeek, c’est que les gens ne se connaissent pas », insiste Dirk De Block. « Il y a beaucoup de va-et-vient dans la commune. De nombreux habitants restent très peu de temps et la commune ne fait pas grand-chose pour les accueillir. Elle ne prend pas la peine de les intégrer au sein des structures existantes. Ce qui fait que personne ne se connait. Il n’y a pas de sentiment d’appartenance et du coup, peu s’investissent au sein de la commune. Comment voulez-vous apaiser les tensions sans liens et sans cohésion sociale ? » « Le problème c’est qu’au sein même des quartiers, il n’y a pas de diversité », juge Françoise Schepmans. « Il faut que la politique du logement soit orientée vers cette mixité. Attirer via une politique de logements conventionnels des personnes au revenu plus élevé ou des jeunes non-Molenbeekois, permettrait de répondre à ce problème. »

Pourtant, à force de l’arpenter, on se dit que cette commune ne manque pas de ressources. D’ailleurs, le projet « Molenbeek métropole culturelle 2014 » entendra bien le démontrer. Durant une année, la commune sera sous le feu de la rampe en communauté française, et organisera de nombreuses activités qui veilleront « à impliquer tous les lieux, habitants et associations afin de cheminer à travers la diversité de la commune. » « Vous savez » nous confie encore Françoise Schepmans, « en tant qu’échevine de la culture et de l’économie, je la vois tous les jours cette diversité. Et si je devais encore avoir un objectif très concret, c’est de pouvoir attirer toujours plus de Bruxellois à Molenbeek. Regardez la richesse des commerces de la chaussée de Gand. Si nous pouvions améliorer la jonction entre la rue Antoine Dansaert et celle-ci, beaucoup verraient que Molenbeek a quelque chose de neuf à apporter. »

Bosco d’Otreppe

Mars 2012


[1] D’OSTA, J., Dictionnaire historique des faubourgs de Bruxelles, Bruxelles, Paul Legrain, 1989, pp. 174-176.

[2] « Nous sommes de Molenbeek, aucune peur de la Marolle ! Ni de personne ! »

Relais d’Afrique

Sur les rebords de Matonge, les pieds ancrés dans le terreau d’Ixelles, la tête en Afrique, se dresse, rue d’Alsace-Lorraine, la Maison Africaine. Existant depuis 1961, elle accueille 80 étudiants africains chaque année. Nous avons rencontré son président, Thierry Van Pevenage. Il nous explique les défis de son institution, mais aussi les difficultés qu’éprouvent les étudiants africains face au logement bruxellois.

Institution privée munie d’une équipe d’une dizaine de personnes (assistante sociale, personnel d’entretien…), la Maison Africaine a une ligne de conduite très claire : faire plus que du logement. « Notre projet s’articule autour de trois axes : l’accueil, l’accompagnement (dans les démarches administratives par exemple) et l’intégration culturelle. » Cette intégration se réalise dans les deux sens : de nombreuses activités permettent aux Africains de découvrir la capitale, mais aussi à celle-ci de redécouvrir l’Afrique. « On essaye d’organiser le plus souvent possible des expositions, des rencontres. Cela nous aide à dépasser les nombreux stéréotypes que nous avons sur l’Afrique. Qui sait par exemple que son art est un des arts les plus avant-gardistes et audacieux du moment ? »

Au-delà de ces découvertes ponctuelles, c’est aussi un réel ancrage dans la ville qui permet à la Maison de rayonner et d’aider les plus pauvres. « Nous organisons, avec un succès grandissant, des cours de tutorat. Donnés par des étudiants de la maison à des enfants du quartier, ils sont facturés 3 ou 4 euros et permettent des rencontres très enrichissantes. » Une banque alimentaire est également organisée. « Et là non plus malheureusement le succès ne se dément pas. Il y a dix ans nous distribuions 9 tonnes de vivres par an. Nous en sommes à 17 aujourd’hui. Il faut le reconnaitre, la demande ne cesse de croître, les pauvres sont toujours plus pauvres à Bruxelles. »

Bien ancrée dans la capitale, la Maison Africaine n’en oublie pas pour autant l’Afrique et garde des contacts réguliers avec les entreprises du sud. « Notre volonté, comme celle des étudiants, est de les aider à repartir dans leur pays leurs études terminées. C’est là qu’ils pourront pleinement faire fructifier leurs formations. » Formations qu’ils auront pour la plupart déjà entamées chez eux. En effet, face à la demande accrue d’inscriptions, la Maison Africaine doit faire un choix et prendre en priorité des jeunes ayant déjà obtenu un diplôme universitaire. « Pour entrer en adéquation avec la coopération au développement qui nous subventionne pour une bonne partie, nous prenons en effet des étudiants diplômés. Je pense par ailleurs que la majorité des diplômes de bases peuvent être acquis en Afrique. »

Cette priorité n’empêche pas la Maison Africaine de se retrouver avec une liste d’attente atteignant parfois 600 personnes en début d’année. « Vous savez, pour délivrer des passeports, beaucoup d’ambassades exigent que les étudiants aient une preuve de lieu de logement. Alors, beaucoup font appel à nous, nous les aiguillons, mais s’ils ne trouvent rien, beaucoup cherchent un hôtel qui pourra les héberger un temps. Ce n’est qu’une solution très brève. Trop vite ils se retrouvent face à des loyers extrêmement élevés qui les obligent à travailler pour payer leurs études. Les conditions dans lesquelles ils doivent vivre sont alors très difficiles. » Avec un loyer tournant autour des 290 euros, il est vrai que la Maison Africaine fait figure d’exception à Ixelles, commune où, au mètre carré, l’immobilier est le plus élevé de la capitale. « L’accès au logement est un des plus grands défis qui attend la ville. »

Quoi qu’il en soit, Thierry Van Pevenage reste optimiste. Bruxelles est une ville internationale et accueillante. « Nous sommes loin des grandes capitales telles que Paris ou Londres. Bruxelles est presque familiale, et Ixelles fameusement dynamique. Il y a une réelle mixité ici, la Maison Africaine est fière d’en faire partie. »

Lien : www.maisonafricaine.be

Bosco d’Otreppe

Janvier 2012