L’énigmatique Molenbeek-Saint-Jean

D’un côté ses problèmes de sécurité, de logement, de salubrité… De l’autre sa jeunesse et ses 119 nationalités. Molenbeek est une commune insaisissable. Tour d’horizon avec les échevins Mohamed Daïf et Françoise Schepmans, ainsi qu’avec Dirk De Block tête de liste du PTB-PVDA

source http://tchorski.morkitu.orgLe contraste est prodigieux. On quitte la chaussée de Gand, on s’enfonce dans le bus 84, et on se retrouve quelques arrêts plus tard au milieu des vaches, des chevaux et des prairies. La ville n’est pas loin, elle nous enserre de ses buildings, on l’entend et on la voit. Et pourtant, le Scheutbos, sur pas moins de 50 hectares, nous catapulte à la campagne. Aujourd’hui, en plein hiver, on ne verra pas les lièvres, les faucons pèlerins ou encore la luzerne qui habitent cet espace vert. Pourtant, les bovins qui y traversent le gel nous le rappellent : ici, la nature est bel et bien préservée dans ce qu’elle a de plus rustique.

 « Les amis du Scheutbos », Natuur punt ou l’IBGE sont parmi les multiples acteurs qui s’occupent de la gestion de cet espace classé, nous explique Jean Rommes président de la CEBO. « De plus, l’espace est partagé entre la commune et une multitude de propriétaires privés. Heureusement, le site est aujourd’hui préservé, ouvert, et suscite un intérêt toujours croissant du public. Il y a des bénévoles qui travaillent sur le terrain, et des visites guidées tous les troisièmes dimanches du mois ». Avouons-le, le Scheutbos est une des merveilles de Molenbeek-Saint-Jean, tout comme le bois du Poelbos ou le marais de Jette le sont pour le Nord-ouest de la capitale. Ces quelques espaces verts jouent le rôle d’oasis, dans des quartiers de Bruxelles soumis à une pression démographique sans précédent.

Car la pression démographique, c’est bien un des plus grands défis de Molenbeek. En moins de 10 ans, la commune est passée de 74 000 à 96 000 habitants. « Ces changements démographiques sont dus aux nouvelles constructions, à la migration, au regroupement familial et au boom des natalités au sein d’une population encore très jeune » nous explique Françoise Schepmans échevine MR. « Face à cette pression, les défis sont multiples : il y a le logement, l’enseignement, mais aussi la mixité sociale et culturelle. Dès lors, on ne peut pas se laisser dépasser, il faut prendre des mesures et se dire que malheureusement, quand il n’y a plus de places, il n’y a plus de places. »

Pour l’échevin socialiste Mohamed Daïf, le logement est le problème principal auquel est confrontée la commune ; il manque des places dans les logements sociaux qui constituent pourtant 15% de l’habitat molenbeekois, il y a de réels problèmes d’insalubrité dans de nombreuses habitations privées, il faut lutter contre les marchands de sommeil, etc. « Si l’on devait appliquer le code du logement, ce serait une bombe atomique. On devrait reloger des centaines de personnes » nous confie Dirk De Block tête de liste du PTB.

Pour autant, admettons-le, le nouvel échevinat du logement mis sur pied en 2006 a fait preuve de beaucoup de volontarisme. L’ensemble des services a été structuré, des logements temporaires ont été organisés, un règlement a été rédigé et une commission indépendante d’attribution des logements sociaux a été mise sur pied. « Actuellement », nous explique Mohamed Daïf, « la commune dispose de 270 logements qui sont tous des logements sociaux. Bien entendu, cela est trop peu, et nous allons essayer d’augmenter ce nombre. Mais il ne faut pas oublier que cela coûte très cher, c’est pourquoi nous recherchons des partenariats publics-privés. Nous essayons aussi d’isoler un maximum les logements sociaux pour faire baisser la facture énergétique, et un monsieur Énergie a été engagé par la commune pour donner des conseils très pratiques aux locataires. » « D’autres pistes sont aussi envisageables » soutien de son côté Dirk De Block, « à l’instar de ce qui se fait à Saint-Gilles, la commune devrait investir dans des logements destinés à la classe moyenne et, de la sorte, avoir plus de retombées financières à réinvestir dans le social. »

Comme pour tout dossier à Bruxelles, la commune doit jongler avec les différents niveaux de pouvoir et dépend aussi de la politique des autres communes. « Vous savez », conclut monsieur Daïf, « si toutes les communes avaient réellement une politique volontariste en matière de logement, beaucoup de choses seraient réglées, et l’on pourrait bien mieux répartir la demande de logement sur l’ensemble de la région. »

Si l’on observe la commune, les situations du logement sont très différentes à Molenbeek. On peut distinguer une césure au niveau du chemin de fer. Au nord de celui-ci on retrouve une zone dans laquelle se concentrent l’essentiel des nouveaux logements, et au sud le quartier historique et populaire qui accueille plus ou moins 55% de la population molenbeekoise, ainsi que de nombreux logements vétustes qui ne se louent pour autant que très rarement en dessous des 600 euros par mois.

Ce quartier le long du canal, le « Manchester belge » comme l’appellent certains, c’est le terreau de la commune. Il faut dire que c’est ici que l’histoire de Molenbeek s’y forge calmement. Durant le Moyen-Âge, la petite bourgade d’antan tisse sa toile sans grandes histoires. C’est finalement grâce à Napoléon, puis à Guillaume d’Orange et enfin au premier gouvernement belge, qu’en 1832 le canal de Charleroi pousse ses eaux jusqu’à la capitale, et relie Molenbeek à l’industrielle région du Hainaut. De nombreuses entreprises viennent alors se greffer sur les rives du canal, dynamisent la commune et attirent un grand nombre d’ouvriers. Pourtant, même si le chômage est quasi inexistant, ces derniers restent mal rétribués et très pauvres. « Molenbeek avait la réputation d’être une commune particulièrement misérable et crapuleuse, comparable au quartier des Marolles » explique Jean d’Osta[1]. « Il se produisait d’ailleurs, souvent, des expéditions belliqueuses et même des batailles rangées entre des bandes de Marolliens et de Molenbeekois. Il ne faisait pas bon, pour les jeunes gens de la chaussée de Gand, d’aller dans les grands dancings de la rue Haute pour danser avec les filles de la Marolle : ils risquaient une rammeling et même une beusteling. Mais parfois, le dimanche, ils se rendaient en rangs serrés dans le territoire ennemi, en scandant leur chant de guerre :

Waaile zaain van Meuilebeik

Van Meuilebeik.

Waaile zaain van Meuilebeik.

Van de Marolle gie vervijt!

Van neeman’ neet ![2]

Si ces souvenirs empreints de nostalgie rappellent aussi les grands matchs et les couleurs du Daring, ils sont malheureusement pour beaucoup encore d’actualités. Mais aujourd’hui, se sont les « Rachid, Mohamed et Mustapha » qui en font les frais comme nous le rappelait il y a peu Ahmed El Khannouss. Et pour beaucoup d’entre eux, cela se traduit par d’incessantes discriminations. Beaucoup d’élus l’admettent d’ailleurs sans hésiter, il y a à Bruxelles d’importantes discriminations à l’embauche. Cette situation, au regard du taux de chômage très important chez les jeunes (40%), et couplée au fait que la majorité des emplois sont tenus dans la commune par de non-Molenbeekois, ne laisse personne indifférent. D’autant plus que quand l’on évoque ces difficultés, on ne peut éviter de faire le lien avec les problèmes de décrochage, de stigmatisation et de sécurité que rencontre la commune.

« La sécurité c’est une question très délicate. Quoi qu’on en dise, c’est mal interprété » souligne Francoise Schepmans. « Molenbeek ce n’est ni le Bronx, ni une zone de non-droits. Mais arrêtons de faire de l’angélisme. Il y a des problèmes sociaux, des problèmes de formations, comme des problèmes de sécurité. Seule, la commune ne pourra pas y faire face. D’ailleurs, c’est toute la région bruxelloise qui est touchée. » « Le grand problème à Molenbeek, c’est que les gens ne se connaissent pas », insiste Dirk De Block. « Il y a beaucoup de va-et-vient dans la commune. De nombreux habitants restent très peu de temps et la commune ne fait pas grand-chose pour les accueillir. Elle ne prend pas la peine de les intégrer au sein des structures existantes. Ce qui fait que personne ne se connait. Il n’y a pas de sentiment d’appartenance et du coup, peu s’investissent au sein de la commune. Comment voulez-vous apaiser les tensions sans liens et sans cohésion sociale ? » « Le problème c’est qu’au sein même des quartiers, il n’y a pas de diversité », juge Françoise Schepmans. « Il faut que la politique du logement soit orientée vers cette mixité. Attirer via une politique de logements conventionnels des personnes au revenu plus élevé ou des jeunes non-Molenbeekois, permettrait de répondre à ce problème. »

Pourtant, à force de l’arpenter, on se dit que cette commune ne manque pas de ressources. D’ailleurs, le projet « Molenbeek métropole culturelle 2014 » entendra bien le démontrer. Durant une année, la commune sera sous le feu de la rampe en communauté française, et organisera de nombreuses activités qui veilleront « à impliquer tous les lieux, habitants et associations afin de cheminer à travers la diversité de la commune. » « Vous savez » nous confie encore Françoise Schepmans, « en tant qu’échevine de la culture et de l’économie, je la vois tous les jours cette diversité. Et si je devais encore avoir un objectif très concret, c’est de pouvoir attirer toujours plus de Bruxellois à Molenbeek. Regardez la richesse des commerces de la chaussée de Gand. Si nous pouvions améliorer la jonction entre la rue Antoine Dansaert et celle-ci, beaucoup verraient que Molenbeek a quelque chose de neuf à apporter. »

Bosco d’Otreppe

Mars 2012


[1] D’OSTA, J., Dictionnaire historique des faubourgs de Bruxelles, Bruxelles, Paul Legrain, 1989, pp. 174-176.

[2] « Nous sommes de Molenbeek, aucune peur de la Marolle ! Ni de personne ! »

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Éditorial. Priorité à la gestion

À Ixelles, pour la majorité MR-PS, les élections communales d’octobre prochain ne s’annoncent pas de tout repos.

Le MR, parti historique qui d’élection en élection voit sa popularité baisser, doit se défendre d’être vu comme un parti scotché aux socialistes. Les libéraux ont dès lors recruté Alain Destexhe, mais se voient contraints d’acter le divorce avec le FDF qui devrait leur couter quelques sièges, et surtout le départ d’Olivier de Clippele qui leur rapportait pas mal de voix. Calcul politique ou non, le départ de ce dernier, sur fond de désaccord budgétaire, porte atteinte à la crédibilité des libéraux.

Du côté des socialistes, troisième parti dans la commune, on doit défendre le maïorat, justifier un fameux endettement, surveiller les écolos qui ne cessent de grimper, et réfuter des accusations qui les décrivent, eux les socialistes, comme un parti centriste et très localiste (il est vrai que les initiatives émanant de la région sont rarement accueillies avec enthousiasme à Ixelles).

Après cinq bonnes années au pouvoir, la majorité en place se retrouve avec un bilan qui, s’il n’est pas mauvais, est loin d’être incroyable. Pour y revenir encore une fois, le budget 2012 de la commune, orienté essentiellement vers des travaux concernant les services communaux (nouvelle aile pour la maison communale, achats de bureaux…), témoigne de la politique menée depuis quelques années : la gestion. Si la construction d’une nouvelle maison de l’emploi se présente comme une bonne chose, on peut s’attrister que les quelques deniers qui subsistent en période de crise soient alloués à la construction de travaux, avouons-le, loin d’être prioritaires. La commune d’Ixelles est une commune qui fonctionne, mais au regard simplement des problèmes de mobilité qui la gangrènent, manque furieusement d’audace et de volonté pour s’améliorer.

Bosco d’Otreppe

Janvier 2012

L’affaire du budget

source : psxl.beLe 15 décembre dernier, c’est la surprise générale lors du conseil communal d’Ixelles : l’échevin des finances en personne, Olivier de Clippele (MR), refuse de valider le budget 2012 de sa commune. Pour lui, les frais liés à la troisième phase de construction d’une nouvelle aile de la maison communale sont intenables. On parle en effet d’un budget extraordinaire estimé à 79 millions d’euros pour une commune qui endure un endettement de 120 millions d’euros et qui a du mal à traverser la crise financière que connait le pays (la commune a notamment perdu les 2,6 millions de dividendes que lui versait annuellement DEXIA). Olivier de Clippele, qui affirme avoir déposé un budget alternatif, assume son choix : ces travaux sont pour lui « impayables et loin d’être indispensables ».

Inutile de souligner que la majorité MR-PS ainsi que son propre parti ne l’entendent pas de cette oreille et le démettent de ses fonctions. Olivier de Clippele refuse de démissionner, se retrouve échevin sans compétence, et verse ses émoluments à deux associations bruxelloises.

De son côté, l’échevine MR Dominique Dufourny, qui a repris le portefeuille des finances, juge la réaction d’Olivier de Clippele totalement inappropriée. « Quand on compose un tel budget, on sait très bien que le taux de réalisation sera très faible et que tout ne sera pas réalisé dans l’année. Il est cependant important d’inscrire ces travaux pour pouvoir entreprendre les démarches nécessaires. » « Maintenant c’est vrai que pour le mois de mars au plus tard, je présenterai une version allégée du budget extraordinaire en fonction de ce qui sera effectivement réalisé en 2012. Dans le cas des projets qui seront concrétisés plus tard, je réduirai le budget à un euro, pour montrer notre volonté de poursuivre le projet, et permettre ainsi la présentation d’un budget plus réaliste par rapport à la réalité. »

« Démagogique » pour le bourgmestre socialiste Willy Decourty, « calcul politique » pour l’échevin Yves de Jonghe d’Ardoye (MR), les discussions n’ont pas apaisé les différents. La majorité n’en démord pas et Monsieur de Clippele ne renouera pas si vite avec son parti : il lancera sa propre liste en octobre 2012 et attend de voir si le MR bruxellois voudra encore de lui à la région.

Bosco d’Otreppe

Janvier 2012

Olivier de Clippele : portrait

C’est décidé, Olivier de Clippele quitte le MR d’Ixelles. Il promet une « liste de combat » et s’élance seul à la conquête des élections communales. Portrait.

Olivier de Clippele a les jambes solides quand il enfourche son vélo pour attaquer la chaussée d’Ixelles et monter jusqu’à la maison communale. Les pieds dans les pédales, tenu par son agenda, il grimpe, mais ne perd rien du paysage citadin qu’il traverse.

En politique, ce notaire de profession est un vieux porteur d’eau, ou un baroudeur diront certains. Rarement chef de peloton, il rapporte des voix, mais ne fait pas souvent la une. Sauf quand il se fâche, mais ça, nous y reviendrons.

Olivier de Clippele se crée une réputation sur les pentes institutionnelles belges. Dès ses 22 ans, il rencontre André Belmans et sa revue E diversitate unitas qui le convainc qu’un fédéralisme à deux ne mène qu’à la confrontation stérile. Du coup, il édite le journal Le Brabant Uni, lance les Jeunes pour les provinces et défend un fédéralisme basé sur ces provinces : « à neuf on découvre plus vite des intérêts communs ». Fier de ce constat, il lance avec d’autres Bplus, mais aussi le groupe Coudenberg « qui proposait un fédéralisme multipolaire et rassemblait universitaires, syndicalistes et patronat au temps où il y avait encore de grandes industries belges ».

En 1994, poussé dans le dos par ce passé, son expérience en temps que président du Cri (le syndicat national des Propriétaires) et les valeurs qui ont forgé la Belgique (il se bat longtemps contre la scission de la sécurité sociale), Olivier de Clippele s’engage et roule pour le politique. Il façonne ses premières armes dans l’équipe du PSC, mais Joëlle Milquet lui barre la route, le pousse à faire un pas de côté et le retrouve quelques mois plus tard accueilli dans le camp d’en face : le PRL bruxellois. Très mal placé sur les listes, Olivier de Clippele décroche tout de même un siège en 1999 comme parlementaire régional. Cerise sur le gâteau, lui, le fils, petit-fils et arrière-petit-fils de sénateurs est envoyé au sénat comme sénateur de communauté jusqu’en 2003, date à laquelle Sud Presse le nomme francophone le plus actif dans cet hémicycle. Cependant, écarté de ce poste par Daniel Ducarme, il doit se recentrer sur la région et surtout sur Ixelles où il contribue à ramener le MR dans le peloton de la majorité en 2006. Trois ans plus tard, il engrange de nouveaux adeptes, cartonne au niveau régional et s’y installe pour cinq nouvelles années. « C’est sans conteste là que je peux exploiter au mieux mes compétences. C’est là qu’est ma place d’ailleurs, à la région, là ou l’on légifère sur le droit d’enregistrement, sur les droits de succession, sur l’urbanisme, le code du logement, la pollution des sols. J’ai de ces dossiers une pratique journalière. »

Côté étiquette, Olivier de Clippele se définit lui-même comme un « parlementaire de droite » (on ne le contredira pas), mais revendique en même temps une fibre sociale aiguisée par 17 ans de bénévolat dans le quartier des Marolles et même écologique : « mon vélo ne me quitte jamais ». C’est aussi, un fier catholique admettront ses collègues. « C’est vrai, ce ne sera jamais une arme politique, mais c’est une fameuse arme personnelle. »  « Vous ne verrez jamais de référence à la Bible dans mes tracts, je suis résolument pour la séparation de l’Église et de l’état, mais l’état ne peut non plus se permettre de privatiser l’église. Au même titre que le sport et la culture il doit veiller à ce que tout être humain ait accès à la spiritualité. Vous savez nous confie-t-il en citant André Comte-Sponville, on peut se passer de religion, je crois à la communion entre croyants et athée, mais on ne peut se passer de fidélité et d’amour. On ne peut pas davantage se passer de spiritualité. Ça aide, ça m’aide à relativiser, à me poser. »

C’est sans doute l’une ou l’autre de ces capacités qui l’amènent à quitter le MR de sa commune en ce début d’année. Fin décembre, il refuse de voter le budget 2012 d’Ixelles. Il le juge exubérant et intenable en période de crise. On ne reviendra pas ici sur toute l’affaire, mais avouons-le, pour un échevin des finances la situation n’est pas très claire et surtout surprenante. Ses amis bleus le lâchent et sa majorité le démet de ses fonctions. Lui assume, refuse de démissionner, se retrouve échevin sans compétence, défend un autre budget et surtout, décide de lancer sa propre liste.

On le sait, la commune d’Ixelles n’est pas connue pour son relief clément, les pentes sont nombreuses. Qu’importe apparemment, Olivier de Clippele s’est fixé son Alpe d’Huez à lui : la place Fernand Cocq et sa maison communale. Il ne lui reste plus qu’à trouver des compagnons de route, affronter quelques tournants et les bourrasques de la campagne. En attendant, il roule, la tête dans le guidon et loin des porteurs d’eau. Bref, comme un baroudeur vous diront certains.

Bosco d’Otreppe

Janvier 2012

Ixelles : les défis de la diversité

D’un bout à l’autre Ixelles apparait comme fidèle à sa réputation : un joyeux métissage. Fidèle à son histoire aussi. Issue d’un petit village moyenâgeux blotti à l’ombre d’une capitale, Ixelles, à en croire le site de la commune, accueille dès le XIXe siècle artistes, intellectuels et réfugiés politiques de toutes sortes. Il en résulte un lieu au caractère artistique, novateur et même avant-gardiste.

La commune n’a rien perdu de cet entrain. Il suffit  de voir la liste de  tous les musées, cinémas, théâtres, écoles d’art et lieux culturels pour s’en convaincre. « On n’a pas de pétrole ici » nous avoue Yves Rouyet conseiller Ecolo, « mais notre maillage culturel et patrimonial nous rend fameusement riches ».  Cette importance de la culture permet de créer des liens et de témoigner d’une commune forte de ses habitants aux origines très diverses. « Ici, que ce soit du côté de la place Flagey ou du côté de Matonge, tout le monde se côtoie, il y a une véritable dynamique à Ixelles qui permet à chacun de trouver sa place » explique Thierry Van Pevenage directeur de la Maison Africaine. Et ce ne sera pas le seul. Sophie Engelskirchen coordinatrice et animatrice à la maison des jeunes souligne combien il est possible d’établir des partenariats entre les différents centres et associations de la commune. « Cela nous permet d’être véritablement un carrefour intergénérationnel ».

Malgré tout, ce dynamisme ne cache pas les défauts d’une commune qui a eu du mal à s’organiser face à la pression démographique qui l’étreint depuis quelques années. Il y a tout d’abord un réel problème de logement à Ixelles, où l’on compte à peine plus de 4 % de logements sociaux. « Avec 8 à 10 euros le mètre carré, c’est la commune la plus chère de Bruxelles » explique Olivier de Clippele. « Cela devient un vrai problème » souligne Yves Rouyet. « Que ce soit pour les étudiants qui se battent afin de partager des kots souvent mal aménagés, mais aussi pour les familles de la classe moyenne. Beaucoup sont contraintes de déménager vers Schaerbeek ou Forest, des communes où les loyers sont plus démocratiques. » Rappelons que la commune compte, sur ses 80 000 habitants, plus de 10 000 français. Des travailleurs européens, mais aussi des évadés fiscaux pour la plupart qui contribuent à peser sur les loyers. « Cependant, ne nous trompons pas; c’est une chance pour la commune de les avoir. Ce sont eux qui permettent de restaurer le patrimoine privé, et qui font vivre les commerçants, les théâtres et les musées » rappelle Yves de Jonghe.

Mais c’est aussi les problèmes de mobilité qui ralentissent toute la commune. Ixelles compte soixante voitures pour cent habitants, ce qui est un record en Belgique. Sous l’emprise d’une majorité MRPS qui ne propose pas de réels projets en la matière (si ce n’est quelques parkings et l’aménagement des trottoirs de la Chaussée d’Ixelles), la politique de mobilité reste pour une bonne part définie par le tout à la voiture. « La majorité est rétrograde, manque de volonté politique, de projet global et cohérent » s’insurge l’opposition. « Il n’y a plus de place pour autant de voitures à Ixelles, mais les transports en commun restent inefficaces à cause d’un mauvais aménagement du territoire. »

Enfin, il y a les problèmes liés à l’insécurité qui se retrouvent dans tous les programmes. Car si Ixelles ne s’apparente pas au Bronx, « il y a une multitude de petites incivilités qui rendent la vie de beaucoup impossible » juge Yves de Jonghe. « C’est du tapage nocturne, des sacs poubelles que l’on dépose n’importe quand, des graffitis… Les gens ne respectent rien. » Il manque une présence policière de proximité sans doute, tous les partis l’admettent, mais dans le quartier plus instable de l’Aulne, madame Delaunoy (nom d’emprunt) se montre plus sévère : « ici il y a une présence policière. Ils passent, mais ne font rien pour démanteler les bandes et les dealers qui minent la vie du quartier. On a tout essayé pour souder le quartier. On a organisé des grands repas, des brocantes, des fancy-fairs. Au début tout se passait bien, mais depuis quelques années ce n’est plus possible. On n’en peut rien. On aurait bien voulu continuer à organiser ces festivités, mais à la fin de la journée on se retrouvait avec des tentes lacérées de coups de cutter. Même les autorités communales semblent découragées. »  Ce témoignage, aussi avéré soit-il, reste pourtant cantonné à ce quartier situé sur les rebords de l’avenue de la Couronne. Même Matonge n’est pas vu de la sorte. Et si des émeutes, aussi graves soient-elles, éclatent comme en décembre dernier, elles restent exceptionnelles et s’expriment à l’encontre des autorités congolaises et non belges. « Mais il y a des quartiers plus difficiles. C’est vrai et il est important de les prendre en compte. Par contre, on doit répéter aussi que la diversité se vit à Ixelles comme une richesse » souligne Sophie Engelskirchen « même si on peut toujours mieux l’exploiter ».

Et mieux l’exploiter, cela peut se faire en rendant l’espace public plus convivial et surtout plus ouvert. « Ce que l’on demande depuis des années dans le quartier de l’Aulne c’est un terrain de foot par exemple» insiste madame Delaunoy. « Mon fils et des amis avaient réalisé tout un projet. Faute de soutien, il n’a jamais pu voir le jour. » « On ne peut répondre aux problèmes des jeunes si l’on ne part pas de leurs envies » explique-t-on à la maison des jeunes. « Et c’est de cela dont les jeunes ont besoin : de terrains extérieurs et ouverts sur lesquels ils peuvent se défouler. »

À quelques jours du mois de février, sous un grand soleil d’hiver, on quitte momentanément la commune d’Ixelles. Il reste beaucoup de choses à y découvrir pourtant. L’ULB, le quartier européen, les artères commerçantes, le musée communal aux collections incroyables. On passe devant le théâtre Marni qui de temps en temps s’installe dans la rue pour y proposer des spectacles de danse. À lui seul il représente l’ouverture et la convivialité d’Ixelles. Une commune au sein de laquelle les défis ne manquent pas, mais qui se présente toujours plus comme un des centres névralgiques de la capitale.

Bosco d’Otreppe

Janvier 2012