Molenbeek, une question de regard?

Que voir en Molenbeek ? Une commune gangrénée par l’insécurité et par un taux de chômage affolant ? Une ville minée de dépôts clandestins et de logements délabrés ? Des quartiers peuplés de jeunes délinquants désoeuvrés, en décrochage scolaire et en déphasage familial ? Que retenir de Molenbeek ? Une ville au contraire multiple, multiculturelle, sportive, jeune et en pleine expansion ? Du côté de Molenbeek, une image n’est pas l’autre, beaucoup sont stéréotypées, et s’en tenir à une seule serait injuste.

Quoi qu’il en soit, les défis qui attendent la commune sont immenses et extrêmement importants. Très objectivement, si l’on prend les problématiques du logement et de l’emploi (ses deux principaux défis), rien n’est résolu, mais Molenbeek se montre volontariste[1]. En matière de sécurité, au contraire, la commune gagnerait à réellement rassurer ses habitants. Fière de son patrimoine humain et culturel, pourquoi ne leur rend-elle pas plus confiance dans le potentiel de leur quartier ? À l’image du bourgmestre Philippe Moureaux, les partis de la majorité sont très bien implantés et connaissent bien la population molenbeekoise. Sans doute, dès lors, une plus grande intégration des habitants via une politique d’accueil et la création de nouvelles maisons et comités de quartier serait-elle bénéfique.

Mais seule, la commune ne pourra pas tout faire. C’est aussi à la région de s’y investir, et à nous de désenclaver Molenbeek, discriminée par cette étiquette de « commune à problèmes », ou de « commune à part ». Car Molenbeek n’est pas une commune à part. Au contraire, elle est le terreau de la diversité et de la dynamique bruxelloise. Et si, du coup, la solution n’était-elle pas tout autre que politique ? Ne se trouverait-elle pas d’abord dans l’image que nous nous faisons de cette commune ? Pourquoi ne faudrait-il pas alors y faire un tour, l’investir de notre curiosité, pour la réintégrer, et surtout, surtout, changer ce regard trop souvent sceptique, stérile et discriminatoire que nous portons sur elle.

Bosco d’Otreppe

Mars 2012

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De la musique pour toute chose. Portrait de Bernard Foccroulle

Si ce n’est quelques statues paisibles, la cathédrale est vide, et, à ses côtés, Bruxelles s’endort. Perché parmi les voûtes gothiques, accroché à l’orgue, Bernard Foccroulle joue du Jean-Sébastien Bach.

Bach aurait-il apprécié ? Il aurait été surpris en tout cas. L’orgue, moderne, espagnol et catholique est aux antipodes des instruments baroques, allemands et protestants de son époque. Le jeu, l’harmonie, le timbre, la mécanique, l’acoustique, le toucher, le rendu, tout est différent.

Bernard Foccroulle en est conscient, et sait que son défi n’est pas de jouer Bach, mais de l’interpréter et de le traduire dans des sonorités modernes et contemporaines. Tout est affaire d’équilibre ; l’interprète ne peut ni se superposer à l’auteur, ni se vouloir neutre et transparent. « [L]a seule vérité qui me semble acceptable » avoue Bernard Foccroulle, « est celle de la relation qui se crée entre l’interprète et l’œuvre. Cette relation est une rencontre, une confrontation, dans laquelle chacune des deux parties s’ouvre à l’autre, comme dans une rencontre amoureuse. Chacun en ressort transformé. Il y a donc un certain déplacement de l’œuvre, sans que ce déplacement soit nécessairement une trahison. […] Il y a trahison si l’œuvre est niée, brutalisée, mise à mal. »[1]

Avec Bach, Mozart, Beethoven, Chopin, Debussy que jouait sa maman au piano, Bernard Foccroulle est né dans la fière principauté de Liège. C’est avec l’orgue, instrument auquel il voue une grande fascination depuis tout petit qu’il décide de devenir musicien. Mais sa vie ne s’arrête ni à l’orgue, ni à la musique. Au contraire, elle y démarre.

Le vrai terreau de Bernard Foccroulle c’est la société des hommes, la cité, l’humanité. Et ce qui le relie à ce terreau, c’est l’art, seul à même de transcender frontières, temporalités et idéologies. Foccroulle s’en souvient, et s’il milite un temps auprès des communistes, ce seront la musique et la recherche avant-gardiste qui deviendront le sens et le foyer de son engagement. « Il y avait dans l’avant-garde artistique, comme on disait alors, une culture du radicalisme, un goût de la rupture, qui n’étaient pas sans rapports, sans affinités, avec certaines formes de militantisme politique. »[2] Aujourd’hui, si le capitalisme reste pour lui impropre à faire progresser et avancer la société, son engagement, guidé par la volonté du partage et de la transmission, se traduit dans la démocratisation de l’accès à la culture. C’est ce qu’il a fait en tant que président des Jeunesse Musicales, en tant qu’enseignant au Conservatoire de Liège, en tant que directeur général du Théâtre royal de la Monnaie, en tant que président de l’association Culture et Démocratie. C’est ce qu’il fait encore aujourd’hui à Aix-en-Provence, où il préside le Festival International d’Art lyrique. Son credo est très simple, mais profondément exigeant : chaque société doit garder un certain élitisme artistique, chaque démocratie doit construire des espaces propices à l’exceptionnel, à la création pointue, originale et exigeante. Mais chaque société se doit de combattre tout élitisme social, et veiller au partage le plus large possible.

Bernard Foccroulle a une vision très claire de l’art, très personnelle et très fine. Il a ses fondamentaux aussi, ses socles, son Bach et son Messiaen par exemple, mais il n’a aucune limite. Ses horizons sont larges, et sa recherche, celle du beau, infinie. Sous son doigté, au fil des ans, les accords se font toujours plus clairs, plus sobres, plus épurés, pareils à l’architecture cistercienne qu’il admire tant, ou à L’Art de la fugue de Bach, « harmonie inexplicable entre la simplicité nue et la complexité la plus extrême »[3]. Cette recherche du beau à travers l’épure et la simplicité est aussi ce qui le mène à la poésie et à sa « capacité à dire l’essentiel, sans ornement, sans le moindre luxe, par la seule musique des mots et la force des images que leurs rencontres génèrent » et dont le sens n’est jamais « univoque »[4].

Sous les arceaux gothiques de la cathédrale, Bernard Foccroulle continue à jouer du Jean-Sébastien Bach. Les flots de notes se croisent avec force. Dans son phrasé, il y a un regard et une écoute de ce qui fait notre humanité. Il y a une résistance aussi contre toute standardisation ou marchandisation. Sans doute l’art ne pourra-t-il sauver le monde. Mais pourra-t-on sauver le monde sans l’art ? « N’attendons pas des artistes qu’ils sauvent le monde à notre place, mais prêtons attention à leur regard, à leur témoignage, à leur sens critique. C’est là que nous pourrons trouver, peut-être, l’énergie et la créativité pour réagir, pour résister à la déshumanisation, pour transmettre la mémoire de notre temps aux générations futures. »[5]

Bach n’est pas loin.

–        23 novembre 1953 : naissance à Liège

–        Directeur du Théâtre Royal de la Monnaie à Bruxelles de 2002 à 2007

–        Directeur du festival d’Art Lyrique d’Aix en Provence depuis 2007

Bernard Foccroulle a enregistré en soliste plus de quarante CD, dont la plupart ont été salués par la critique comme par de nombreux prix.

Cet article est paru dans la revue Projections

Bosco d’Otreppe 2011


[1] Delrock, Pierre, Bernard Foccroulle. Entre passion et résistance, Tournai, Labor, 2003, p. 56.

[2] Idem, p. 35

[3] Idem, p. 54.

[4] Idem, p. 155.

[5] Idem, pp. 90-91.