« L’islam n’est plus une religion qui vient de l’étranger »

C’est au lendemain de l’attentat qui avait touché la Mosquée Rida à Anderlecht que nous avons rencontré Sarah Turine. Ce jour-là, l’enquête était toujours en cours, mais ce fut l’occasion pour cette islamologue de formation de donner son point de vue sur l’islam à Bruxelles, « une religion qui compte dans la capitale ».

« Il y a aujourd’hui à Bruxelles 250 000 personnes qui sont considérées comme étant d’obédience musulmane, dont 125 000 pratiquants. En tant que politique, on ne peut nier cette réalité et on doit tout mettre en place pour que la pratique du culte puisse se faire dans de bonnes conditions. » Selon l’élue écolo, c’est un point qui est en nette amélioration. Par contre, au niveau local, ce qui est plus sensible c’est la bonne entente qu’il faut organiser entre le rythme scolaire et le rythme des écoles coraniques, l’équivalent des cours de catéchisme pour les catholiques. « Selon certains enseignants que j’ai pu rencontrer, beaucoup de parents demandent que les enfants aient un suivi très assidu de ces écoles coraniques. Il ne faut pas que cela se fasse au détriment de l’apprentissage scolaire. Dans ce cas-ci, je pense que des discussions doivent se mettre en place entre l’échevin de l’instruction publique et les responsables des mosquées qui organisent ces cours. »

Quant à savoir si certains conflits internationaux pèsent sur l’islam à Bruxelles, la question est plus délicate. « Je pense que cela peut se ressentir, et il faut pouvoir en parler. C’est ce que font d’ailleurs les responsables de l’islam en Belgique. Pour cette question comme pour celle de l’islamisme radical, qui est minoritaire à Bruxelles, la responsabilité se situe au niveau fédéral. Quelle aide l’état donne-t-il pour une bonne organisation de l’islam belge ? Le problème pour l’instant c’est qu’il y a une influence très forte de certains pays extérieurs sur l’organisation du culte en Belgique. Certains imams sont envoyés et ne connaissent pas la réalité belge, ne parlent ni le français ni le néerlandais. Quels discours donnent-ils aux jeunes ? Dans chaque religion, le sermon est un moment important de recul et de réflexion entre les valeurs religieuses et la société dans laquelle on vit. Mais si le sermon est donné par quelqu’un qui est en déphasage avec la réalité, cela ne va pas. En tant que politiciens, notre rôle est de faire en sorte qu’un islam belge puisse réellement se mettre en place. Pour cela, il faut d’abord que l’on puisse accepter cette présence de l’islam en Belgique et le fait que ce n’est plus une religion qui vient de l’étranger. »

Bosco d’Otreppe

Mars 2012

« Molenbeek manque de souffle »

Tête de liste pour le parti d’opposition Écolo, Sarah Turine estime la gestion de sa commune, mais regrette le manque de souffle, le manque de vision et de politique globale dont fait preuve la majorité.

Après avoir passé le flambeau de la coprésidence de son parti, Sarah Turine se prépare à la campagne communale qu’elle mènera en tant que tête de liste Écolo pour Molenbeek. C’est une campagne qu’elle espère très ouverte (le cdH quitte la liste du bourgmestre, le PTB se renforce), et qu’elle semble heureuse d’entamer. “Vous savez, Molenbeek est une commune fascinante et très diversifiée.”

Justement, quel regard portez-vous sur cette diversité ?

Elle constitue un grand défi. Car si elle peut être une richesse, elle engendre un blocage chez beaucoup. Le centre historique de Molenbeek par exemple est très vivant, et en même temps c’est un quartier qui accumule toutes les difficultés. Il y a beaucoup de chômage, de nombreux jeunes en décrochage scolaire, une grande précarité, de nombreux primoarrivants qui n’ont pas tous les outils pour décrypter le fonctionnement de la ville. C’est une population qui a besoin de beaucoup de soutiens et qui peut être impressionnante pour celui qui ne la connait pas. Tout cela donne une image de Molenbeek qui n’est pas facile. À l’inverse, on sait que les jeunes de Molenbeek sont très mal à l’aise quand ils sortent de leur commune. Pascale Jamoulle a étudié ce phénomène tout comme l’AMO Samarcande. Le fait que les jeunes restent cantonnés à leur quartier n’est pas l’exclusive de Molenbeek. Le grand enjeu sera de décloisonner tout ça, pour que tous se sentent appartenir à la même région, et aient envie de la construire dans le respect des valeurs communes et des spécificités de chacun. Molenbeek est au cœur de ce défi là.

Des événements tels que Molenbeek « ville des mots » ou Molenbeek métropole culturelle mènent-ils à cette voie-là ?

Oui, maintenant il faut les utiliser à bon escient. S’il y a bien quelque chose que je peux reconnaitre au bourgmestre, c’est l’énergie qu’il a mise dans la Maison des Cultures. Elle est un outil formidable qui permet d’ouvrir la commune. Mais ça ne suffit pas, car d’un côté on a la Maison des Cultures gérée par le bourgmestre, et de l’autre on a l’échevinat de la culture. Il n’y a aucune politique globale. C’est la même chose pour les écoles. Il y a très peu de contacts entre les écoles communales et les écoles du réseau libre, entre les écoles du « Molenbeek-haut » et les écoles du « Molenbeek-bas ». Monsieur Moureaux doit se rendre compte que seuls on ne pourra relever tous ces défis. La commune travaille presque exclusivement avec les institutions communales, mais n’envisage que très peu la collaboration avec l’ensemble des structures associatives ou privées. C’est dommage.

Vous habitez Molenbeek depuis une dizaine d’années, comment jugez-vous l’évolution de la commune ?

Une autre qualité du bourgmestre, c’est sa capacité à aller chercher des subsides. En termes de rénovation et d’aménagement du territoire, de très belles choses ont été faites. Après, il y a le respect que l’on a de ces espaces. Et là, il y a un gros travail à faire. J’ai beau aimer beaucoup ma commune, je reste choquée devant l’état de propreté des rues, ou l’état du matériel urbain. C’est un travail qu’il faut envisager avec les citoyens qui en sont d’ailleurs conscients. Dans ce cadre, la démocratie participative est une politique chère à Écolo. Il s’agit d’accompagner la population et de travailler avec elle pour un mieux-être dans le quartier.

Quand on voit tous les défis qui attendent Molenbeek, on se demande comment, en période de crise, elle pourra y répondre…

Tout est dans la manière de faire. C’est clair que la situation actuelle est difficile. Mais on peut toujours apporter de la créativité. Devant les moyens dont nous disposons, nous devons nous demander quels sont les objectifs que nous aimerions vraiment atteindre. Et si je trouve que la commune est bien gérée, j’ai vraiment l’impression qu’elle manque de souffle, que la majorité manque de vision et ne sait pas où elle veut emmener la commune. Si l’on prend les problèmes des jeunes et du chômage, il ne suffit pas de se dire que l’on va leur offrir quelques activités pour leur permettre de passer le temps. Il faut vraiment se demander ce que l’on va réellement mettre en oeuvre pour leur permettre de s’émanciper et de trouver une place dans la société. C’est une question de volonté politique.

Bosco d’Otreppe

Mars 2012

Molenbeek, une question de regard?

Que voir en Molenbeek ? Une commune gangrénée par l’insécurité et par un taux de chômage affolant ? Une ville minée de dépôts clandestins et de logements délabrés ? Des quartiers peuplés de jeunes délinquants désoeuvrés, en décrochage scolaire et en déphasage familial ? Que retenir de Molenbeek ? Une ville au contraire multiple, multiculturelle, sportive, jeune et en pleine expansion ? Du côté de Molenbeek, une image n’est pas l’autre, beaucoup sont stéréotypées, et s’en tenir à une seule serait injuste.

Quoi qu’il en soit, les défis qui attendent la commune sont immenses et extrêmement importants. Très objectivement, si l’on prend les problématiques du logement et de l’emploi (ses deux principaux défis), rien n’est résolu, mais Molenbeek se montre volontariste[1]. En matière de sécurité, au contraire, la commune gagnerait à réellement rassurer ses habitants. Fière de son patrimoine humain et culturel, pourquoi ne leur rend-elle pas plus confiance dans le potentiel de leur quartier ? À l’image du bourgmestre Philippe Moureaux, les partis de la majorité sont très bien implantés et connaissent bien la population molenbeekoise. Sans doute, dès lors, une plus grande intégration des habitants via une politique d’accueil et la création de nouvelles maisons et comités de quartier serait-elle bénéfique.

Mais seule, la commune ne pourra pas tout faire. C’est aussi à la région de s’y investir, et à nous de désenclaver Molenbeek, discriminée par cette étiquette de « commune à problèmes », ou de « commune à part ». Car Molenbeek n’est pas une commune à part. Au contraire, elle est le terreau de la diversité et de la dynamique bruxelloise. Et si, du coup, la solution n’était-elle pas tout autre que politique ? Ne se trouverait-elle pas d’abord dans l’image que nous nous faisons de cette commune ? Pourquoi ne faudrait-il pas alors y faire un tour, l’investir de notre curiosité, pour la réintégrer, et surtout, surtout, changer ce regard trop souvent sceptique, stérile et discriminatoire que nous portons sur elle.

Bosco d’Otreppe

Mars 2012

L’énigmatique Molenbeek-Saint-Jean

D’un côté ses problèmes de sécurité, de logement, de salubrité… De l’autre sa jeunesse et ses 119 nationalités. Molenbeek est une commune insaisissable. Tour d’horizon avec les échevins Mohamed Daïf et Françoise Schepmans, ainsi qu’avec Dirk De Block tête de liste du PTB-PVDA

source http://tchorski.morkitu.orgLe contraste est prodigieux. On quitte la chaussée de Gand, on s’enfonce dans le bus 84, et on se retrouve quelques arrêts plus tard au milieu des vaches, des chevaux et des prairies. La ville n’est pas loin, elle nous enserre de ses buildings, on l’entend et on la voit. Et pourtant, le Scheutbos, sur pas moins de 50 hectares, nous catapulte à la campagne. Aujourd’hui, en plein hiver, on ne verra pas les lièvres, les faucons pèlerins ou encore la luzerne qui habitent cet espace vert. Pourtant, les bovins qui y traversent le gel nous le rappellent : ici, la nature est bel et bien préservée dans ce qu’elle a de plus rustique.

 « Les amis du Scheutbos », Natuur punt ou l’IBGE sont parmi les multiples acteurs qui s’occupent de la gestion de cet espace classé, nous explique Jean Rommes président de la CEBO. « De plus, l’espace est partagé entre la commune et une multitude de propriétaires privés. Heureusement, le site est aujourd’hui préservé, ouvert, et suscite un intérêt toujours croissant du public. Il y a des bénévoles qui travaillent sur le terrain, et des visites guidées tous les troisièmes dimanches du mois ». Avouons-le, le Scheutbos est une des merveilles de Molenbeek-Saint-Jean, tout comme le bois du Poelbos ou le marais de Jette le sont pour le Nord-ouest de la capitale. Ces quelques espaces verts jouent le rôle d’oasis, dans des quartiers de Bruxelles soumis à une pression démographique sans précédent.

Car la pression démographique, c’est bien un des plus grands défis de Molenbeek. En moins de 10 ans, la commune est passée de 74 000 à 96 000 habitants. « Ces changements démographiques sont dus aux nouvelles constructions, à la migration, au regroupement familial et au boom des natalités au sein d’une population encore très jeune » nous explique Françoise Schepmans échevine MR. « Face à cette pression, les défis sont multiples : il y a le logement, l’enseignement, mais aussi la mixité sociale et culturelle. Dès lors, on ne peut pas se laisser dépasser, il faut prendre des mesures et se dire que malheureusement, quand il n’y a plus de places, il n’y a plus de places. »

Pour l’échevin socialiste Mohamed Daïf, le logement est le problème principal auquel est confrontée la commune ; il manque des places dans les logements sociaux qui constituent pourtant 15% de l’habitat molenbeekois, il y a de réels problèmes d’insalubrité dans de nombreuses habitations privées, il faut lutter contre les marchands de sommeil, etc. « Si l’on devait appliquer le code du logement, ce serait une bombe atomique. On devrait reloger des centaines de personnes » nous confie Dirk De Block tête de liste du PTB.

Pour autant, admettons-le, le nouvel échevinat du logement mis sur pied en 2006 a fait preuve de beaucoup de volontarisme. L’ensemble des services a été structuré, des logements temporaires ont été organisés, un règlement a été rédigé et une commission indépendante d’attribution des logements sociaux a été mise sur pied. « Actuellement », nous explique Mohamed Daïf, « la commune dispose de 270 logements qui sont tous des logements sociaux. Bien entendu, cela est trop peu, et nous allons essayer d’augmenter ce nombre. Mais il ne faut pas oublier que cela coûte très cher, c’est pourquoi nous recherchons des partenariats publics-privés. Nous essayons aussi d’isoler un maximum les logements sociaux pour faire baisser la facture énergétique, et un monsieur Énergie a été engagé par la commune pour donner des conseils très pratiques aux locataires. » « D’autres pistes sont aussi envisageables » soutien de son côté Dirk De Block, « à l’instar de ce qui se fait à Saint-Gilles, la commune devrait investir dans des logements destinés à la classe moyenne et, de la sorte, avoir plus de retombées financières à réinvestir dans le social. »

Comme pour tout dossier à Bruxelles, la commune doit jongler avec les différents niveaux de pouvoir et dépend aussi de la politique des autres communes. « Vous savez », conclut monsieur Daïf, « si toutes les communes avaient réellement une politique volontariste en matière de logement, beaucoup de choses seraient réglées, et l’on pourrait bien mieux répartir la demande de logement sur l’ensemble de la région. »

Si l’on observe la commune, les situations du logement sont très différentes à Molenbeek. On peut distinguer une césure au niveau du chemin de fer. Au nord de celui-ci on retrouve une zone dans laquelle se concentrent l’essentiel des nouveaux logements, et au sud le quartier historique et populaire qui accueille plus ou moins 55% de la population molenbeekoise, ainsi que de nombreux logements vétustes qui ne se louent pour autant que très rarement en dessous des 600 euros par mois.

Ce quartier le long du canal, le « Manchester belge » comme l’appellent certains, c’est le terreau de la commune. Il faut dire que c’est ici que l’histoire de Molenbeek s’y forge calmement. Durant le Moyen-Âge, la petite bourgade d’antan tisse sa toile sans grandes histoires. C’est finalement grâce à Napoléon, puis à Guillaume d’Orange et enfin au premier gouvernement belge, qu’en 1832 le canal de Charleroi pousse ses eaux jusqu’à la capitale, et relie Molenbeek à l’industrielle région du Hainaut. De nombreuses entreprises viennent alors se greffer sur les rives du canal, dynamisent la commune et attirent un grand nombre d’ouvriers. Pourtant, même si le chômage est quasi inexistant, ces derniers restent mal rétribués et très pauvres. « Molenbeek avait la réputation d’être une commune particulièrement misérable et crapuleuse, comparable au quartier des Marolles » explique Jean d’Osta[1]. « Il se produisait d’ailleurs, souvent, des expéditions belliqueuses et même des batailles rangées entre des bandes de Marolliens et de Molenbeekois. Il ne faisait pas bon, pour les jeunes gens de la chaussée de Gand, d’aller dans les grands dancings de la rue Haute pour danser avec les filles de la Marolle : ils risquaient une rammeling et même une beusteling. Mais parfois, le dimanche, ils se rendaient en rangs serrés dans le territoire ennemi, en scandant leur chant de guerre :

Waaile zaain van Meuilebeik

Van Meuilebeik.

Waaile zaain van Meuilebeik.

Van de Marolle gie vervijt!

Van neeman’ neet ![2]

Si ces souvenirs empreints de nostalgie rappellent aussi les grands matchs et les couleurs du Daring, ils sont malheureusement pour beaucoup encore d’actualités. Mais aujourd’hui, se sont les « Rachid, Mohamed et Mustapha » qui en font les frais comme nous le rappelait il y a peu Ahmed El Khannouss. Et pour beaucoup d’entre eux, cela se traduit par d’incessantes discriminations. Beaucoup d’élus l’admettent d’ailleurs sans hésiter, il y a à Bruxelles d’importantes discriminations à l’embauche. Cette situation, au regard du taux de chômage très important chez les jeunes (40%), et couplée au fait que la majorité des emplois sont tenus dans la commune par de non-Molenbeekois, ne laisse personne indifférent. D’autant plus que quand l’on évoque ces difficultés, on ne peut éviter de faire le lien avec les problèmes de décrochage, de stigmatisation et de sécurité que rencontre la commune.

« La sécurité c’est une question très délicate. Quoi qu’on en dise, c’est mal interprété » souligne Francoise Schepmans. « Molenbeek ce n’est ni le Bronx, ni une zone de non-droits. Mais arrêtons de faire de l’angélisme. Il y a des problèmes sociaux, des problèmes de formations, comme des problèmes de sécurité. Seule, la commune ne pourra pas y faire face. D’ailleurs, c’est toute la région bruxelloise qui est touchée. » « Le grand problème à Molenbeek, c’est que les gens ne se connaissent pas », insiste Dirk De Block. « Il y a beaucoup de va-et-vient dans la commune. De nombreux habitants restent très peu de temps et la commune ne fait pas grand-chose pour les accueillir. Elle ne prend pas la peine de les intégrer au sein des structures existantes. Ce qui fait que personne ne se connait. Il n’y a pas de sentiment d’appartenance et du coup, peu s’investissent au sein de la commune. Comment voulez-vous apaiser les tensions sans liens et sans cohésion sociale ? » « Le problème c’est qu’au sein même des quartiers, il n’y a pas de diversité », juge Françoise Schepmans. « Il faut que la politique du logement soit orientée vers cette mixité. Attirer via une politique de logements conventionnels des personnes au revenu plus élevé ou des jeunes non-Molenbeekois, permettrait de répondre à ce problème. »

Pourtant, à force de l’arpenter, on se dit que cette commune ne manque pas de ressources. D’ailleurs, le projet « Molenbeek métropole culturelle 2014 » entendra bien le démontrer. Durant une année, la commune sera sous le feu de la rampe en communauté française, et organisera de nombreuses activités qui veilleront « à impliquer tous les lieux, habitants et associations afin de cheminer à travers la diversité de la commune. » « Vous savez » nous confie encore Françoise Schepmans, « en tant qu’échevine de la culture et de l’économie, je la vois tous les jours cette diversité. Et si je devais encore avoir un objectif très concret, c’est de pouvoir attirer toujours plus de Bruxellois à Molenbeek. Regardez la richesse des commerces de la chaussée de Gand. Si nous pouvions améliorer la jonction entre la rue Antoine Dansaert et celle-ci, beaucoup verraient que Molenbeek a quelque chose de neuf à apporter. »

Bosco d’Otreppe

Mars 2012


[1] D’OSTA, J., Dictionnaire historique des faubourgs de Bruxelles, Bruxelles, Paul Legrain, 1989, pp. 174-176.

[2] « Nous sommes de Molenbeek, aucune peur de la Marolle ! Ni de personne ! »

De la musique pour toute chose. Portrait de Bernard Foccroulle

Si ce n’est quelques statues paisibles, la cathédrale est vide, et, à ses côtés, Bruxelles s’endort. Perché parmi les voûtes gothiques, accroché à l’orgue, Bernard Foccroulle joue du Jean-Sébastien Bach.

Bach aurait-il apprécié ? Il aurait été surpris en tout cas. L’orgue, moderne, espagnol et catholique est aux antipodes des instruments baroques, allemands et protestants de son époque. Le jeu, l’harmonie, le timbre, la mécanique, l’acoustique, le toucher, le rendu, tout est différent.

Bernard Foccroulle en est conscient, et sait que son défi n’est pas de jouer Bach, mais de l’interpréter et de le traduire dans des sonorités modernes et contemporaines. Tout est affaire d’équilibre ; l’interprète ne peut ni se superposer à l’auteur, ni se vouloir neutre et transparent. « [L]a seule vérité qui me semble acceptable » avoue Bernard Foccroulle, « est celle de la relation qui se crée entre l’interprète et l’œuvre. Cette relation est une rencontre, une confrontation, dans laquelle chacune des deux parties s’ouvre à l’autre, comme dans une rencontre amoureuse. Chacun en ressort transformé. Il y a donc un certain déplacement de l’œuvre, sans que ce déplacement soit nécessairement une trahison. […] Il y a trahison si l’œuvre est niée, brutalisée, mise à mal. »[1]

Avec Bach, Mozart, Beethoven, Chopin, Debussy que jouait sa maman au piano, Bernard Foccroulle est né dans la fière principauté de Liège. C’est avec l’orgue, instrument auquel il voue une grande fascination depuis tout petit qu’il décide de devenir musicien. Mais sa vie ne s’arrête ni à l’orgue, ni à la musique. Au contraire, elle y démarre.

Le vrai terreau de Bernard Foccroulle c’est la société des hommes, la cité, l’humanité. Et ce qui le relie à ce terreau, c’est l’art, seul à même de transcender frontières, temporalités et idéologies. Foccroulle s’en souvient, et s’il milite un temps auprès des communistes, ce seront la musique et la recherche avant-gardiste qui deviendront le sens et le foyer de son engagement. « Il y avait dans l’avant-garde artistique, comme on disait alors, une culture du radicalisme, un goût de la rupture, qui n’étaient pas sans rapports, sans affinités, avec certaines formes de militantisme politique. »[2] Aujourd’hui, si le capitalisme reste pour lui impropre à faire progresser et avancer la société, son engagement, guidé par la volonté du partage et de la transmission, se traduit dans la démocratisation de l’accès à la culture. C’est ce qu’il a fait en tant que président des Jeunesse Musicales, en tant qu’enseignant au Conservatoire de Liège, en tant que directeur général du Théâtre royal de la Monnaie, en tant que président de l’association Culture et Démocratie. C’est ce qu’il fait encore aujourd’hui à Aix-en-Provence, où il préside le Festival International d’Art lyrique. Son credo est très simple, mais profondément exigeant : chaque société doit garder un certain élitisme artistique, chaque démocratie doit construire des espaces propices à l’exceptionnel, à la création pointue, originale et exigeante. Mais chaque société se doit de combattre tout élitisme social, et veiller au partage le plus large possible.

Bernard Foccroulle a une vision très claire de l’art, très personnelle et très fine. Il a ses fondamentaux aussi, ses socles, son Bach et son Messiaen par exemple, mais il n’a aucune limite. Ses horizons sont larges, et sa recherche, celle du beau, infinie. Sous son doigté, au fil des ans, les accords se font toujours plus clairs, plus sobres, plus épurés, pareils à l’architecture cistercienne qu’il admire tant, ou à L’Art de la fugue de Bach, « harmonie inexplicable entre la simplicité nue et la complexité la plus extrême »[3]. Cette recherche du beau à travers l’épure et la simplicité est aussi ce qui le mène à la poésie et à sa « capacité à dire l’essentiel, sans ornement, sans le moindre luxe, par la seule musique des mots et la force des images que leurs rencontres génèrent » et dont le sens n’est jamais « univoque »[4].

Sous les arceaux gothiques de la cathédrale, Bernard Foccroulle continue à jouer du Jean-Sébastien Bach. Les flots de notes se croisent avec force. Dans son phrasé, il y a un regard et une écoute de ce qui fait notre humanité. Il y a une résistance aussi contre toute standardisation ou marchandisation. Sans doute l’art ne pourra-t-il sauver le monde. Mais pourra-t-on sauver le monde sans l’art ? « N’attendons pas des artistes qu’ils sauvent le monde à notre place, mais prêtons attention à leur regard, à leur témoignage, à leur sens critique. C’est là que nous pourrons trouver, peut-être, l’énergie et la créativité pour réagir, pour résister à la déshumanisation, pour transmettre la mémoire de notre temps aux générations futures. »[5]

Bach n’est pas loin.

–        23 novembre 1953 : naissance à Liège

–        Directeur du Théâtre Royal de la Monnaie à Bruxelles de 2002 à 2007

–        Directeur du festival d’Art Lyrique d’Aix en Provence depuis 2007

Bernard Foccroulle a enregistré en soliste plus de quarante CD, dont la plupart ont été salués par la critique comme par de nombreux prix.

Cet article est paru dans la revue Projections

Bosco d’Otreppe 2011


[1] Delrock, Pierre, Bernard Foccroulle. Entre passion et résistance, Tournai, Labor, 2003, p. 56.

[2] Idem, p. 35

[3] Idem, p. 54.

[4] Idem, p. 155.

[5] Idem, pp. 90-91.

« Molenbeek est une bombe sociale »

Rencontre avec Ahmed El Khannouss, échevin CDH en charge de la jeunesse, de l’emploi, de l’économie sociale, des relations internationales et de la tutelle sur la Mission locale pour l’Emploi.

Il gèle à pierre fendre sur la place communale de Molenbeek. Armés de leurs gants, écharpes et bonnets les nombreux maraîchers font tout pour se réchauffer. Dans les couloirs de la maison communale, il fait presque aussi froid. Pourtant, devant le bureau de l’échevin de l’emploi et de la jeunesse Ahmed El Khannouss, beaucoup patientent. La matinée de permanence est terminée, mais ils seront encore nombreux ceux qui pourront être reçus en ce début d’après-midi. Cela n’affole pas l’élu CDH : j’aime le contact. C’est ce que m’ont appris mes nombreuses années dans l’associatif. La société est très complexe, mais il n’y a rien de plus précieux que le contact et la proximité.

Vous avez autant de visites chaque jour ?

Les jours de permanence oui. Ce matin j’ai dû voir une quarantaine de personnes. Parfois j’en vois septante sur une journée. Vous savez, la précarisation socio-économique, mais aussi intellectuelle s’intensifie chaque année à Molenbeek. Mon métier est alors d’écouter et d’aider sans tomber dans le clientélisme.

Et comment fait-on pour ne pas tomber dans le clientélisme ?

Ce n’est pas facile. On met en avant le tissu associatif existant, capable de prendre en charge et d’aider les personnes. L’idéal serait qu’ils aillent directement auprès de ces associations. Mais en tant qu’échevins, nous apportons une plus value, une maitrise de tous ces réseaux. Nous agissons comme des facilitateurs.

Il y a une précarisation toujours plus importante à Molenbeek dites-vous. Comment l’expliquer ?

D’abord, il y a le contexte économique général qui pèse sur notre commune. On ne peut le nier. Ensuite, il y a une explosion démographique qui est difficile à gérer pour la commune. Quand je suis devenu échevin en 2006, Molenbeek comptait 77 000 habitants. Cinq ans plus tard, nous étions 95 000. Cette explosion démographique a des conséquences à tous les niveaux : au niveau éducationnel, au niveau de la mobilité, du logement… Enfin, il y a l’emploi. 27% de la population de la commune est au chômage. 40% des jeunes de moins de 26 ans sont sans emploi. La situation est gravissime. Nous sommes assis sur une bombe sociale.

Quels sont les moyens qu’a la commune pour parer à ce problème ?

Au vu du nombre de chômeurs et des défis qui nous attendent, ils sont maigres. En 2006, à  l’échevinat de l’emploi, nous avions 5 000 euros de budget. Aujourd’hui nous en avons 20 000. Cependant, nous disposons aussi d’une Mission locale pour l’Emploi véritable bras armé des politiques des mises à l’emploi que je préside, je peux aussi compter sur un bon maillage associatif privé, ainsi que sur les moyens de la région et du fédéral, niveaux où se situent les principaux leviers des politiques de mise à l’emploi.  Et je dois bien avouer que nous avons beaucoup de soutien du Ministre Benoit Cerexhe. Au niveau communal, nous devons avoir une réflexion intelligente et une vision globale de ce problème. C’est en effet dès l’école primaire qu’il faut investir dans la formation pour aider les enfants à avoir des bonnes bases pour mieux les préparer à réussir tout leur cursus scolaire et ainsi avoir plus de chances pour affronter le marché de l’emploi.  C’est aussi en aidant le secteur associatif actif dans le domaine de la remédiation scolaire et la formation que l’on pourra combattre le chômage.

Dans ce cadre, quels seront les principaux axes de votre programme ?

Ils seront nombreux. Il y aura l’enseignement, le logement, la mobilité… Mais l’un des principaux sera la sécurité. C’est capital. Qui que tu sois, si tu veux mettre des choses en place, tu as besoin d’un minimum de sécurité. Et ça, par moment, cela fait défaut.

La majorité communale actuelle a-t-elle fait preuve d’un trop grand laxisme en matière de sécurité ?

Des choses ont été faites, mais c’est vrai que sur certains points on peut être plus pointu, dans le dialogue avec la police par exemple. Même si, à nouveau, toutes ces compétences ne dépendent pas uniquement de la commune.

L’insécurité est tellement importante à Molenbeek ?

Il y a de l’insécurité et surtout un fort sentiment d’insécurité qui provient de tous les problèmes qui agacent les gens : les attroupements, le manque d’éclairage public, les incivilités, les dépôts clandestins qui sont nombreux à Molenbeek… On doit prendre ces problèmes à bras le corps, et redéfinir les normes essentielles à la convivialité. Il y a un estompement de ces normes pour l’instant. À Uccle par exemple, il y a chaque année une rencontre avec tous les nouveaux citoyens, durant laquelle sont rappelées les règles du vivre ensemble. C’est une bonne idée. Devenir citoyen d’un pays, c’est un engagement important. Et pour répondre à cet engagement, il faut être capable de respecter des règles et des principes qu’il est utile de rappeler de temps en temps. Le vivre ensemble, ce n’est pas quelque chose d’intuitif.

Le rappel de ces principes aidera à combattre le sentiment d’insécurité ?

Oui, et l’insécurité en elle-même aussi. À cela s’ajoutent la prévention puis, s’il le faut, la répression. Au niveau local nous avons les moyens et nous devons répondre à ces problèmes. Si je prends le cas des dépôts clandestins par exemple, je plaide, à l’instar de ce qui se fait à Schaerbeek, pour la création d’une task force qui travaillerait en collaboration avec la police. Je plaide aussi pour une plus grande présence de la police de proximité en rue. Tout cela a un coût, mais il faut cibler les priorités. La tranquillité des citoyens a un prix, et il faut l’assumer.

Un plan mobilité a été mis en place. Le boom démographique va également toucher l’enseignement. Où en est la commune dans cette matière ?

Elle a été pionnière. Avant même que l’on évoque cette problématique, l’école Tamaris a été ouverte. D’autres places vont encore s’ouvrir prochainement. Le défi sera maintenant de gérer l’encadrement des jeunes. Notre objectif est de mettre un maximum de moyens pour aider l’enseignement fondamental. Tout se joue au niveau des primaires. C’est là que doivent se solidifier les valeurs et les compétences des enfants. L’enseignement au niveau primaire doit se faire aussi en partenariat avec les familles. Il faut augmenter leur rôle et conscientiser les parents grâce à l’école. Il n’est pas normal qu’à Molenbeek il y ait tant de jeunes adolescents qui trainent dans la rue. Bien souvent ils sont en total déphasage avec leur école et leur famille. Il ya toute une réflexion à avoir sur le décrochage scolaire, mais une chose est sûre, si on rate le coche du primaire, on rate le coche du secondaire.

La commune souffre-t-elle aussi de sa réputation ?

Depuis toujours. Historiquement Molenbeek a toujours été considérée comme une commune à problèmes. La commune a toujours accueilli une forte concentration d’ouvriers, et la classe ouvrière d’antan ce sont les Rachid, Mohamed et Mustapha d’aujourd’hui. Le problème c’est qu’aujourd’hui une certaine démagogie et un racisme primaire condamnent toute une population et ça, c’est très malsain.

Cela se ressent à quel niveau ?

Particulièrement au niveau de l’emploi. Il y a une vraie discrimination à l’embauche. Alors bien sûr, je ne veux pas tomber dans la victimisation. Il y aussi des problèmes de formations, de reconnaissances de diplômes, certaines personnes se complaisent dans l’assistanat. Mais je vois ici tous les jours des dizaines de personnes qui cherchent sans cesse un boulot et qui ne sont jamais véritablement pris en compte. Beaucoup de ces personnes finissent par baisser les bras, par devenir dépressives. C’est impressionnant. Quand je dis que Molenbeek est une bombe sociale, je veux dire qu’il y a de plus en plus de personnes qui se sentent exclues, qui n’ont aucune perspective d’avenir, qui ne parviennent pas à trouver une place dans la société. Les Wallons et les Flamands doivent comprendre que cet enjeu est capital et le prendre en compte.

Comment ?

En développant une véritable solidarité avec Bruxelles. En voyant en Molenbeek ses atouts : sa jeunesse et sa diversité. En valorisant ces jeunes en tant que citoyens à part entière, en acceptant qu’ils soient présents à tous les niveaux, en acceptant de leur donner la place qui leur revient de droit.

Bosco d’Otreppe

Février 2012

Relais d’Afrique

Sur les rebords de Matonge, les pieds ancrés dans le terreau d’Ixelles, la tête en Afrique, se dresse, rue d’Alsace-Lorraine, la Maison Africaine. Existant depuis 1961, elle accueille 80 étudiants africains chaque année. Nous avons rencontré son président, Thierry Van Pevenage. Il nous explique les défis de son institution, mais aussi les difficultés qu’éprouvent les étudiants africains face au logement bruxellois.

Institution privée munie d’une équipe d’une dizaine de personnes (assistante sociale, personnel d’entretien…), la Maison Africaine a une ligne de conduite très claire : faire plus que du logement. « Notre projet s’articule autour de trois axes : l’accueil, l’accompagnement (dans les démarches administratives par exemple) et l’intégration culturelle. » Cette intégration se réalise dans les deux sens : de nombreuses activités permettent aux Africains de découvrir la capitale, mais aussi à celle-ci de redécouvrir l’Afrique. « On essaye d’organiser le plus souvent possible des expositions, des rencontres. Cela nous aide à dépasser les nombreux stéréotypes que nous avons sur l’Afrique. Qui sait par exemple que son art est un des arts les plus avant-gardistes et audacieux du moment ? »

Au-delà de ces découvertes ponctuelles, c’est aussi un réel ancrage dans la ville qui permet à la Maison de rayonner et d’aider les plus pauvres. « Nous organisons, avec un succès grandissant, des cours de tutorat. Donnés par des étudiants de la maison à des enfants du quartier, ils sont facturés 3 ou 4 euros et permettent des rencontres très enrichissantes. » Une banque alimentaire est également organisée. « Et là non plus malheureusement le succès ne se dément pas. Il y a dix ans nous distribuions 9 tonnes de vivres par an. Nous en sommes à 17 aujourd’hui. Il faut le reconnaitre, la demande ne cesse de croître, les pauvres sont toujours plus pauvres à Bruxelles. »

Bien ancrée dans la capitale, la Maison Africaine n’en oublie pas pour autant l’Afrique et garde des contacts réguliers avec les entreprises du sud. « Notre volonté, comme celle des étudiants, est de les aider à repartir dans leur pays leurs études terminées. C’est là qu’ils pourront pleinement faire fructifier leurs formations. » Formations qu’ils auront pour la plupart déjà entamées chez eux. En effet, face à la demande accrue d’inscriptions, la Maison Africaine doit faire un choix et prendre en priorité des jeunes ayant déjà obtenu un diplôme universitaire. « Pour entrer en adéquation avec la coopération au développement qui nous subventionne pour une bonne partie, nous prenons en effet des étudiants diplômés. Je pense par ailleurs que la majorité des diplômes de bases peuvent être acquis en Afrique. »

Cette priorité n’empêche pas la Maison Africaine de se retrouver avec une liste d’attente atteignant parfois 600 personnes en début d’année. « Vous savez, pour délivrer des passeports, beaucoup d’ambassades exigent que les étudiants aient une preuve de lieu de logement. Alors, beaucoup font appel à nous, nous les aiguillons, mais s’ils ne trouvent rien, beaucoup cherchent un hôtel qui pourra les héberger un temps. Ce n’est qu’une solution très brève. Trop vite ils se retrouvent face à des loyers extrêmement élevés qui les obligent à travailler pour payer leurs études. Les conditions dans lesquelles ils doivent vivre sont alors très difficiles. » Avec un loyer tournant autour des 290 euros, il est vrai que la Maison Africaine fait figure d’exception à Ixelles, commune où, au mètre carré, l’immobilier est le plus élevé de la capitale. « L’accès au logement est un des plus grands défis qui attend la ville. »

Quoi qu’il en soit, Thierry Van Pevenage reste optimiste. Bruxelles est une ville internationale et accueillante. « Nous sommes loin des grandes capitales telles que Paris ou Londres. Bruxelles est presque familiale, et Ixelles fameusement dynamique. Il y a une réelle mixité ici, la Maison Africaine est fière d’en faire partie. »

Lien : www.maisonafricaine.be

Bosco d’Otreppe

Janvier 2012