« Molenbeek manque de souffle »

Tête de liste pour le parti d’opposition Écolo, Sarah Turine estime la gestion de sa commune, mais regrette le manque de souffle, le manque de vision et de politique globale dont fait preuve la majorité.

Après avoir passé le flambeau de la coprésidence de son parti, Sarah Turine se prépare à la campagne communale qu’elle mènera en tant que tête de liste Écolo pour Molenbeek. C’est une campagne qu’elle espère très ouverte (le cdH quitte la liste du bourgmestre, le PTB se renforce), et qu’elle semble heureuse d’entamer. “Vous savez, Molenbeek est une commune fascinante et très diversifiée.”

Justement, quel regard portez-vous sur cette diversité ?

Elle constitue un grand défi. Car si elle peut être une richesse, elle engendre un blocage chez beaucoup. Le centre historique de Molenbeek par exemple est très vivant, et en même temps c’est un quartier qui accumule toutes les difficultés. Il y a beaucoup de chômage, de nombreux jeunes en décrochage scolaire, une grande précarité, de nombreux primoarrivants qui n’ont pas tous les outils pour décrypter le fonctionnement de la ville. C’est une population qui a besoin de beaucoup de soutiens et qui peut être impressionnante pour celui qui ne la connait pas. Tout cela donne une image de Molenbeek qui n’est pas facile. À l’inverse, on sait que les jeunes de Molenbeek sont très mal à l’aise quand ils sortent de leur commune. Pascale Jamoulle a étudié ce phénomène tout comme l’AMO Samarcande. Le fait que les jeunes restent cantonnés à leur quartier n’est pas l’exclusive de Molenbeek. Le grand enjeu sera de décloisonner tout ça, pour que tous se sentent appartenir à la même région, et aient envie de la construire dans le respect des valeurs communes et des spécificités de chacun. Molenbeek est au cœur de ce défi là.

Des événements tels que Molenbeek « ville des mots » ou Molenbeek métropole culturelle mènent-ils à cette voie-là ?

Oui, maintenant il faut les utiliser à bon escient. S’il y a bien quelque chose que je peux reconnaitre au bourgmestre, c’est l’énergie qu’il a mise dans la Maison des Cultures. Elle est un outil formidable qui permet d’ouvrir la commune. Mais ça ne suffit pas, car d’un côté on a la Maison des Cultures gérée par le bourgmestre, et de l’autre on a l’échevinat de la culture. Il n’y a aucune politique globale. C’est la même chose pour les écoles. Il y a très peu de contacts entre les écoles communales et les écoles du réseau libre, entre les écoles du « Molenbeek-haut » et les écoles du « Molenbeek-bas ». Monsieur Moureaux doit se rendre compte que seuls on ne pourra relever tous ces défis. La commune travaille presque exclusivement avec les institutions communales, mais n’envisage que très peu la collaboration avec l’ensemble des structures associatives ou privées. C’est dommage.

Vous habitez Molenbeek depuis une dizaine d’années, comment jugez-vous l’évolution de la commune ?

Une autre qualité du bourgmestre, c’est sa capacité à aller chercher des subsides. En termes de rénovation et d’aménagement du territoire, de très belles choses ont été faites. Après, il y a le respect que l’on a de ces espaces. Et là, il y a un gros travail à faire. J’ai beau aimer beaucoup ma commune, je reste choquée devant l’état de propreté des rues, ou l’état du matériel urbain. C’est un travail qu’il faut envisager avec les citoyens qui en sont d’ailleurs conscients. Dans ce cadre, la démocratie participative est une politique chère à Écolo. Il s’agit d’accompagner la population et de travailler avec elle pour un mieux-être dans le quartier.

Quand on voit tous les défis qui attendent Molenbeek, on se demande comment, en période de crise, elle pourra y répondre…

Tout est dans la manière de faire. C’est clair que la situation actuelle est difficile. Mais on peut toujours apporter de la créativité. Devant les moyens dont nous disposons, nous devons nous demander quels sont les objectifs que nous aimerions vraiment atteindre. Et si je trouve que la commune est bien gérée, j’ai vraiment l’impression qu’elle manque de souffle, que la majorité manque de vision et ne sait pas où elle veut emmener la commune. Si l’on prend les problèmes des jeunes et du chômage, il ne suffit pas de se dire que l’on va leur offrir quelques activités pour leur permettre de passer le temps. Il faut vraiment se demander ce que l’on va réellement mettre en oeuvre pour leur permettre de s’émanciper et de trouver une place dans la société. C’est une question de volonté politique.

Bosco d’Otreppe

Mars 2012

Publicités

« Molenbeek est une bombe sociale »

Rencontre avec Ahmed El Khannouss, échevin CDH en charge de la jeunesse, de l’emploi, de l’économie sociale, des relations internationales et de la tutelle sur la Mission locale pour l’Emploi.

Il gèle à pierre fendre sur la place communale de Molenbeek. Armés de leurs gants, écharpes et bonnets les nombreux maraîchers font tout pour se réchauffer. Dans les couloirs de la maison communale, il fait presque aussi froid. Pourtant, devant le bureau de l’échevin de l’emploi et de la jeunesse Ahmed El Khannouss, beaucoup patientent. La matinée de permanence est terminée, mais ils seront encore nombreux ceux qui pourront être reçus en ce début d’après-midi. Cela n’affole pas l’élu CDH : j’aime le contact. C’est ce que m’ont appris mes nombreuses années dans l’associatif. La société est très complexe, mais il n’y a rien de plus précieux que le contact et la proximité.

Vous avez autant de visites chaque jour ?

Les jours de permanence oui. Ce matin j’ai dû voir une quarantaine de personnes. Parfois j’en vois septante sur une journée. Vous savez, la précarisation socio-économique, mais aussi intellectuelle s’intensifie chaque année à Molenbeek. Mon métier est alors d’écouter et d’aider sans tomber dans le clientélisme.

Et comment fait-on pour ne pas tomber dans le clientélisme ?

Ce n’est pas facile. On met en avant le tissu associatif existant, capable de prendre en charge et d’aider les personnes. L’idéal serait qu’ils aillent directement auprès de ces associations. Mais en tant qu’échevins, nous apportons une plus value, une maitrise de tous ces réseaux. Nous agissons comme des facilitateurs.

Il y a une précarisation toujours plus importante à Molenbeek dites-vous. Comment l’expliquer ?

D’abord, il y a le contexte économique général qui pèse sur notre commune. On ne peut le nier. Ensuite, il y a une explosion démographique qui est difficile à gérer pour la commune. Quand je suis devenu échevin en 2006, Molenbeek comptait 77 000 habitants. Cinq ans plus tard, nous étions 95 000. Cette explosion démographique a des conséquences à tous les niveaux : au niveau éducationnel, au niveau de la mobilité, du logement… Enfin, il y a l’emploi. 27% de la population de la commune est au chômage. 40% des jeunes de moins de 26 ans sont sans emploi. La situation est gravissime. Nous sommes assis sur une bombe sociale.

Quels sont les moyens qu’a la commune pour parer à ce problème ?

Au vu du nombre de chômeurs et des défis qui nous attendent, ils sont maigres. En 2006, à  l’échevinat de l’emploi, nous avions 5 000 euros de budget. Aujourd’hui nous en avons 20 000. Cependant, nous disposons aussi d’une Mission locale pour l’Emploi véritable bras armé des politiques des mises à l’emploi que je préside, je peux aussi compter sur un bon maillage associatif privé, ainsi que sur les moyens de la région et du fédéral, niveaux où se situent les principaux leviers des politiques de mise à l’emploi.  Et je dois bien avouer que nous avons beaucoup de soutien du Ministre Benoit Cerexhe. Au niveau communal, nous devons avoir une réflexion intelligente et une vision globale de ce problème. C’est en effet dès l’école primaire qu’il faut investir dans la formation pour aider les enfants à avoir des bonnes bases pour mieux les préparer à réussir tout leur cursus scolaire et ainsi avoir plus de chances pour affronter le marché de l’emploi.  C’est aussi en aidant le secteur associatif actif dans le domaine de la remédiation scolaire et la formation que l’on pourra combattre le chômage.

Dans ce cadre, quels seront les principaux axes de votre programme ?

Ils seront nombreux. Il y aura l’enseignement, le logement, la mobilité… Mais l’un des principaux sera la sécurité. C’est capital. Qui que tu sois, si tu veux mettre des choses en place, tu as besoin d’un minimum de sécurité. Et ça, par moment, cela fait défaut.

La majorité communale actuelle a-t-elle fait preuve d’un trop grand laxisme en matière de sécurité ?

Des choses ont été faites, mais c’est vrai que sur certains points on peut être plus pointu, dans le dialogue avec la police par exemple. Même si, à nouveau, toutes ces compétences ne dépendent pas uniquement de la commune.

L’insécurité est tellement importante à Molenbeek ?

Il y a de l’insécurité et surtout un fort sentiment d’insécurité qui provient de tous les problèmes qui agacent les gens : les attroupements, le manque d’éclairage public, les incivilités, les dépôts clandestins qui sont nombreux à Molenbeek… On doit prendre ces problèmes à bras le corps, et redéfinir les normes essentielles à la convivialité. Il y a un estompement de ces normes pour l’instant. À Uccle par exemple, il y a chaque année une rencontre avec tous les nouveaux citoyens, durant laquelle sont rappelées les règles du vivre ensemble. C’est une bonne idée. Devenir citoyen d’un pays, c’est un engagement important. Et pour répondre à cet engagement, il faut être capable de respecter des règles et des principes qu’il est utile de rappeler de temps en temps. Le vivre ensemble, ce n’est pas quelque chose d’intuitif.

Le rappel de ces principes aidera à combattre le sentiment d’insécurité ?

Oui, et l’insécurité en elle-même aussi. À cela s’ajoutent la prévention puis, s’il le faut, la répression. Au niveau local nous avons les moyens et nous devons répondre à ces problèmes. Si je prends le cas des dépôts clandestins par exemple, je plaide, à l’instar de ce qui se fait à Schaerbeek, pour la création d’une task force qui travaillerait en collaboration avec la police. Je plaide aussi pour une plus grande présence de la police de proximité en rue. Tout cela a un coût, mais il faut cibler les priorités. La tranquillité des citoyens a un prix, et il faut l’assumer.

Un plan mobilité a été mis en place. Le boom démographique va également toucher l’enseignement. Où en est la commune dans cette matière ?

Elle a été pionnière. Avant même que l’on évoque cette problématique, l’école Tamaris a été ouverte. D’autres places vont encore s’ouvrir prochainement. Le défi sera maintenant de gérer l’encadrement des jeunes. Notre objectif est de mettre un maximum de moyens pour aider l’enseignement fondamental. Tout se joue au niveau des primaires. C’est là que doivent se solidifier les valeurs et les compétences des enfants. L’enseignement au niveau primaire doit se faire aussi en partenariat avec les familles. Il faut augmenter leur rôle et conscientiser les parents grâce à l’école. Il n’est pas normal qu’à Molenbeek il y ait tant de jeunes adolescents qui trainent dans la rue. Bien souvent ils sont en total déphasage avec leur école et leur famille. Il ya toute une réflexion à avoir sur le décrochage scolaire, mais une chose est sûre, si on rate le coche du primaire, on rate le coche du secondaire.

La commune souffre-t-elle aussi de sa réputation ?

Depuis toujours. Historiquement Molenbeek a toujours été considérée comme une commune à problèmes. La commune a toujours accueilli une forte concentration d’ouvriers, et la classe ouvrière d’antan ce sont les Rachid, Mohamed et Mustapha d’aujourd’hui. Le problème c’est qu’aujourd’hui une certaine démagogie et un racisme primaire condamnent toute une population et ça, c’est très malsain.

Cela se ressent à quel niveau ?

Particulièrement au niveau de l’emploi. Il y a une vraie discrimination à l’embauche. Alors bien sûr, je ne veux pas tomber dans la victimisation. Il y aussi des problèmes de formations, de reconnaissances de diplômes, certaines personnes se complaisent dans l’assistanat. Mais je vois ici tous les jours des dizaines de personnes qui cherchent sans cesse un boulot et qui ne sont jamais véritablement pris en compte. Beaucoup de ces personnes finissent par baisser les bras, par devenir dépressives. C’est impressionnant. Quand je dis que Molenbeek est une bombe sociale, je veux dire qu’il y a de plus en plus de personnes qui se sentent exclues, qui n’ont aucune perspective d’avenir, qui ne parviennent pas à trouver une place dans la société. Les Wallons et les Flamands doivent comprendre que cet enjeu est capital et le prendre en compte.

Comment ?

En développant une véritable solidarité avec Bruxelles. En voyant en Molenbeek ses atouts : sa jeunesse et sa diversité. En valorisant ces jeunes en tant que citoyens à part entière, en acceptant qu’ils soient présents à tous les niveaux, en acceptant de leur donner la place qui leur revient de droit.

Bosco d’Otreppe

Février 2012

Éditorial. Priorité à la gestion

À Ixelles, pour la majorité MR-PS, les élections communales d’octobre prochain ne s’annoncent pas de tout repos.

Le MR, parti historique qui d’élection en élection voit sa popularité baisser, doit se défendre d’être vu comme un parti scotché aux socialistes. Les libéraux ont dès lors recruté Alain Destexhe, mais se voient contraints d’acter le divorce avec le FDF qui devrait leur couter quelques sièges, et surtout le départ d’Olivier de Clippele qui leur rapportait pas mal de voix. Calcul politique ou non, le départ de ce dernier, sur fond de désaccord budgétaire, porte atteinte à la crédibilité des libéraux.

Du côté des socialistes, troisième parti dans la commune, on doit défendre le maïorat, justifier un fameux endettement, surveiller les écolos qui ne cessent de grimper, et réfuter des accusations qui les décrivent, eux les socialistes, comme un parti centriste et très localiste (il est vrai que les initiatives émanant de la région sont rarement accueillies avec enthousiasme à Ixelles).

Après cinq bonnes années au pouvoir, la majorité en place se retrouve avec un bilan qui, s’il n’est pas mauvais, est loin d’être incroyable. Pour y revenir encore une fois, le budget 2012 de la commune, orienté essentiellement vers des travaux concernant les services communaux (nouvelle aile pour la maison communale, achats de bureaux…), témoigne de la politique menée depuis quelques années : la gestion. Si la construction d’une nouvelle maison de l’emploi se présente comme une bonne chose, on peut s’attrister que les quelques deniers qui subsistent en période de crise soient alloués à la construction de travaux, avouons-le, loin d’être prioritaires. La commune d’Ixelles est une commune qui fonctionne, mais au regard simplement des problèmes de mobilité qui la gangrènent, manque furieusement d’audace et de volonté pour s’améliorer.

Bosco d’Otreppe

Janvier 2012

L’affaire du budget

source : psxl.beLe 15 décembre dernier, c’est la surprise générale lors du conseil communal d’Ixelles : l’échevin des finances en personne, Olivier de Clippele (MR), refuse de valider le budget 2012 de sa commune. Pour lui, les frais liés à la troisième phase de construction d’une nouvelle aile de la maison communale sont intenables. On parle en effet d’un budget extraordinaire estimé à 79 millions d’euros pour une commune qui endure un endettement de 120 millions d’euros et qui a du mal à traverser la crise financière que connait le pays (la commune a notamment perdu les 2,6 millions de dividendes que lui versait annuellement DEXIA). Olivier de Clippele, qui affirme avoir déposé un budget alternatif, assume son choix : ces travaux sont pour lui « impayables et loin d’être indispensables ».

Inutile de souligner que la majorité MR-PS ainsi que son propre parti ne l’entendent pas de cette oreille et le démettent de ses fonctions. Olivier de Clippele refuse de démissionner, se retrouve échevin sans compétence, et verse ses émoluments à deux associations bruxelloises.

De son côté, l’échevine MR Dominique Dufourny, qui a repris le portefeuille des finances, juge la réaction d’Olivier de Clippele totalement inappropriée. « Quand on compose un tel budget, on sait très bien que le taux de réalisation sera très faible et que tout ne sera pas réalisé dans l’année. Il est cependant important d’inscrire ces travaux pour pouvoir entreprendre les démarches nécessaires. » « Maintenant c’est vrai que pour le mois de mars au plus tard, je présenterai une version allégée du budget extraordinaire en fonction de ce qui sera effectivement réalisé en 2012. Dans le cas des projets qui seront concrétisés plus tard, je réduirai le budget à un euro, pour montrer notre volonté de poursuivre le projet, et permettre ainsi la présentation d’un budget plus réaliste par rapport à la réalité. »

« Démagogique » pour le bourgmestre socialiste Willy Decourty, « calcul politique » pour l’échevin Yves de Jonghe d’Ardoye (MR), les discussions n’ont pas apaisé les différents. La majorité n’en démord pas et Monsieur de Clippele ne renouera pas si vite avec son parti : il lancera sa propre liste en octobre 2012 et attend de voir si le MR bruxellois voudra encore de lui à la région.

Bosco d’Otreppe

Janvier 2012

Olivier de Clippele : portrait

C’est décidé, Olivier de Clippele quitte le MR d’Ixelles. Il promet une « liste de combat » et s’élance seul à la conquête des élections communales. Portrait.

Olivier de Clippele a les jambes solides quand il enfourche son vélo pour attaquer la chaussée d’Ixelles et monter jusqu’à la maison communale. Les pieds dans les pédales, tenu par son agenda, il grimpe, mais ne perd rien du paysage citadin qu’il traverse.

En politique, ce notaire de profession est un vieux porteur d’eau, ou un baroudeur diront certains. Rarement chef de peloton, il rapporte des voix, mais ne fait pas souvent la une. Sauf quand il se fâche, mais ça, nous y reviendrons.

Olivier de Clippele se crée une réputation sur les pentes institutionnelles belges. Dès ses 22 ans, il rencontre André Belmans et sa revue E diversitate unitas qui le convainc qu’un fédéralisme à deux ne mène qu’à la confrontation stérile. Du coup, il édite le journal Le Brabant Uni, lance les Jeunes pour les provinces et défend un fédéralisme basé sur ces provinces : « à neuf on découvre plus vite des intérêts communs ». Fier de ce constat, il lance avec d’autres Bplus, mais aussi le groupe Coudenberg « qui proposait un fédéralisme multipolaire et rassemblait universitaires, syndicalistes et patronat au temps où il y avait encore de grandes industries belges ».

En 1994, poussé dans le dos par ce passé, son expérience en temps que président du Cri (le syndicat national des Propriétaires) et les valeurs qui ont forgé la Belgique (il se bat longtemps contre la scission de la sécurité sociale), Olivier de Clippele s’engage et roule pour le politique. Il façonne ses premières armes dans l’équipe du PSC, mais Joëlle Milquet lui barre la route, le pousse à faire un pas de côté et le retrouve quelques mois plus tard accueilli dans le camp d’en face : le PRL bruxellois. Très mal placé sur les listes, Olivier de Clippele décroche tout de même un siège en 1999 comme parlementaire régional. Cerise sur le gâteau, lui, le fils, petit-fils et arrière-petit-fils de sénateurs est envoyé au sénat comme sénateur de communauté jusqu’en 2003, date à laquelle Sud Presse le nomme francophone le plus actif dans cet hémicycle. Cependant, écarté de ce poste par Daniel Ducarme, il doit se recentrer sur la région et surtout sur Ixelles où il contribue à ramener le MR dans le peloton de la majorité en 2006. Trois ans plus tard, il engrange de nouveaux adeptes, cartonne au niveau régional et s’y installe pour cinq nouvelles années. « C’est sans conteste là que je peux exploiter au mieux mes compétences. C’est là qu’est ma place d’ailleurs, à la région, là ou l’on légifère sur le droit d’enregistrement, sur les droits de succession, sur l’urbanisme, le code du logement, la pollution des sols. J’ai de ces dossiers une pratique journalière. »

Côté étiquette, Olivier de Clippele se définit lui-même comme un « parlementaire de droite » (on ne le contredira pas), mais revendique en même temps une fibre sociale aiguisée par 17 ans de bénévolat dans le quartier des Marolles et même écologique : « mon vélo ne me quitte jamais ». C’est aussi, un fier catholique admettront ses collègues. « C’est vrai, ce ne sera jamais une arme politique, mais c’est une fameuse arme personnelle. »  « Vous ne verrez jamais de référence à la Bible dans mes tracts, je suis résolument pour la séparation de l’Église et de l’état, mais l’état ne peut non plus se permettre de privatiser l’église. Au même titre que le sport et la culture il doit veiller à ce que tout être humain ait accès à la spiritualité. Vous savez nous confie-t-il en citant André Comte-Sponville, on peut se passer de religion, je crois à la communion entre croyants et athée, mais on ne peut se passer de fidélité et d’amour. On ne peut pas davantage se passer de spiritualité. Ça aide, ça m’aide à relativiser, à me poser. »

C’est sans doute l’une ou l’autre de ces capacités qui l’amènent à quitter le MR de sa commune en ce début d’année. Fin décembre, il refuse de voter le budget 2012 d’Ixelles. Il le juge exubérant et intenable en période de crise. On ne reviendra pas ici sur toute l’affaire, mais avouons-le, pour un échevin des finances la situation n’est pas très claire et surtout surprenante. Ses amis bleus le lâchent et sa majorité le démet de ses fonctions. Lui assume, refuse de démissionner, se retrouve échevin sans compétence, défend un autre budget et surtout, décide de lancer sa propre liste.

On le sait, la commune d’Ixelles n’est pas connue pour son relief clément, les pentes sont nombreuses. Qu’importe apparemment, Olivier de Clippele s’est fixé son Alpe d’Huez à lui : la place Fernand Cocq et sa maison communale. Il ne lui reste plus qu’à trouver des compagnons de route, affronter quelques tournants et les bourrasques de la campagne. En attendant, il roule, la tête dans le guidon et loin des porteurs d’eau. Bref, comme un baroudeur vous diront certains.

Bosco d’Otreppe

Janvier 2012

Ixelles : les défis de la diversité

D’un bout à l’autre Ixelles apparait comme fidèle à sa réputation : un joyeux métissage. Fidèle à son histoire aussi. Issue d’un petit village moyenâgeux blotti à l’ombre d’une capitale, Ixelles, à en croire le site de la commune, accueille dès le XIXe siècle artistes, intellectuels et réfugiés politiques de toutes sortes. Il en résulte un lieu au caractère artistique, novateur et même avant-gardiste.

La commune n’a rien perdu de cet entrain. Il suffit  de voir la liste de  tous les musées, cinémas, théâtres, écoles d’art et lieux culturels pour s’en convaincre. « On n’a pas de pétrole ici » nous avoue Yves Rouyet conseiller Ecolo, « mais notre maillage culturel et patrimonial nous rend fameusement riches ».  Cette importance de la culture permet de créer des liens et de témoigner d’une commune forte de ses habitants aux origines très diverses. « Ici, que ce soit du côté de la place Flagey ou du côté de Matonge, tout le monde se côtoie, il y a une véritable dynamique à Ixelles qui permet à chacun de trouver sa place » explique Thierry Van Pevenage directeur de la Maison Africaine. Et ce ne sera pas le seul. Sophie Engelskirchen coordinatrice et animatrice à la maison des jeunes souligne combien il est possible d’établir des partenariats entre les différents centres et associations de la commune. « Cela nous permet d’être véritablement un carrefour intergénérationnel ».

Malgré tout, ce dynamisme ne cache pas les défauts d’une commune qui a eu du mal à s’organiser face à la pression démographique qui l’étreint depuis quelques années. Il y a tout d’abord un réel problème de logement à Ixelles, où l’on compte à peine plus de 4 % de logements sociaux. « Avec 8 à 10 euros le mètre carré, c’est la commune la plus chère de Bruxelles » explique Olivier de Clippele. « Cela devient un vrai problème » souligne Yves Rouyet. « Que ce soit pour les étudiants qui se battent afin de partager des kots souvent mal aménagés, mais aussi pour les familles de la classe moyenne. Beaucoup sont contraintes de déménager vers Schaerbeek ou Forest, des communes où les loyers sont plus démocratiques. » Rappelons que la commune compte, sur ses 80 000 habitants, plus de 10 000 français. Des travailleurs européens, mais aussi des évadés fiscaux pour la plupart qui contribuent à peser sur les loyers. « Cependant, ne nous trompons pas; c’est une chance pour la commune de les avoir. Ce sont eux qui permettent de restaurer le patrimoine privé, et qui font vivre les commerçants, les théâtres et les musées » rappelle Yves de Jonghe.

Mais c’est aussi les problèmes de mobilité qui ralentissent toute la commune. Ixelles compte soixante voitures pour cent habitants, ce qui est un record en Belgique. Sous l’emprise d’une majorité MRPS qui ne propose pas de réels projets en la matière (si ce n’est quelques parkings et l’aménagement des trottoirs de la Chaussée d’Ixelles), la politique de mobilité reste pour une bonne part définie par le tout à la voiture. « La majorité est rétrograde, manque de volonté politique, de projet global et cohérent » s’insurge l’opposition. « Il n’y a plus de place pour autant de voitures à Ixelles, mais les transports en commun restent inefficaces à cause d’un mauvais aménagement du territoire. »

Enfin, il y a les problèmes liés à l’insécurité qui se retrouvent dans tous les programmes. Car si Ixelles ne s’apparente pas au Bronx, « il y a une multitude de petites incivilités qui rendent la vie de beaucoup impossible » juge Yves de Jonghe. « C’est du tapage nocturne, des sacs poubelles que l’on dépose n’importe quand, des graffitis… Les gens ne respectent rien. » Il manque une présence policière de proximité sans doute, tous les partis l’admettent, mais dans le quartier plus instable de l’Aulne, madame Delaunoy (nom d’emprunt) se montre plus sévère : « ici il y a une présence policière. Ils passent, mais ne font rien pour démanteler les bandes et les dealers qui minent la vie du quartier. On a tout essayé pour souder le quartier. On a organisé des grands repas, des brocantes, des fancy-fairs. Au début tout se passait bien, mais depuis quelques années ce n’est plus possible. On n’en peut rien. On aurait bien voulu continuer à organiser ces festivités, mais à la fin de la journée on se retrouvait avec des tentes lacérées de coups de cutter. Même les autorités communales semblent découragées. »  Ce témoignage, aussi avéré soit-il, reste pourtant cantonné à ce quartier situé sur les rebords de l’avenue de la Couronne. Même Matonge n’est pas vu de la sorte. Et si des émeutes, aussi graves soient-elles, éclatent comme en décembre dernier, elles restent exceptionnelles et s’expriment à l’encontre des autorités congolaises et non belges. « Mais il y a des quartiers plus difficiles. C’est vrai et il est important de les prendre en compte. Par contre, on doit répéter aussi que la diversité se vit à Ixelles comme une richesse » souligne Sophie Engelskirchen « même si on peut toujours mieux l’exploiter ».

Et mieux l’exploiter, cela peut se faire en rendant l’espace public plus convivial et surtout plus ouvert. « Ce que l’on demande depuis des années dans le quartier de l’Aulne c’est un terrain de foot par exemple» insiste madame Delaunoy. « Mon fils et des amis avaient réalisé tout un projet. Faute de soutien, il n’a jamais pu voir le jour. » « On ne peut répondre aux problèmes des jeunes si l’on ne part pas de leurs envies » explique-t-on à la maison des jeunes. « Et c’est de cela dont les jeunes ont besoin : de terrains extérieurs et ouverts sur lesquels ils peuvent se défouler. »

À quelques jours du mois de février, sous un grand soleil d’hiver, on quitte momentanément la commune d’Ixelles. Il reste beaucoup de choses à y découvrir pourtant. L’ULB, le quartier européen, les artères commerçantes, le musée communal aux collections incroyables. On passe devant le théâtre Marni qui de temps en temps s’installe dans la rue pour y proposer des spectacles de danse. À lui seul il représente l’ouverture et la convivialité d’Ixelles. Une commune au sein de laquelle les défis ne manquent pas, mais qui se présente toujours plus comme un des centres névralgiques de la capitale.

Bosco d’Otreppe

Janvier 2012